30 juillet 2009

Fryne_przed_areopagiem

La revue Etudes de juillet-août 2009 publie un article d’Eric Mangin, de la faculté de philosophie de l’université catholique de Lyon, intitulé « Maître Eckhart et l’expérience du détachement. Dire l’intime indicible ».  Ce sujet rejoint celui de l’intimité traité il y a quelques temps déjà dans le cadre de mes cafés philo. J’avais conclu de ces discussions que l’intimité pourrait être représentée par une série de sphères emboîtées auxquelles nous donnons l’accès aux autres en fonction notre degré d’intimité avec eux. Il existe une sphère interne à laquelle chacun est seul à accéder et sans doute aussi une sphère ultime de l’inconscient. Pour Maître Eckhart (1260-1328), le fond de l’intime est Dieu, le Dieu indicible. « C’est à partir de ce fond le plus intime que tu dois opérer toutes tes œuvres, sans pourquoi », proclame-t-il dans un de ses sermons. Mais l’intime n’est pas le privé : « on n’est jamais seul dans l’intime », et « dans l’intime, nul n’est chez soi », rapporte Eric Mangin.

La représentation de l’intimité par une géométrie de sphères concentriques est réductrice et paradoxale : plus nous nous approchons du centre de notre propre intimité, plus nous touchons l’universel extérieur à nous. En nous isolant progressivement des autres nous rencontrons en nous ce que nous avons de commun avec eux. Dieu est sans doute le fond de l’intime, le centre ultime des structures mentales et matérielles de la création, en admettant qu’une telle représentation géométrique et atomystique soit pertinente. Maître Eckhart dit qu’il est indicible, car ce fond constitue un horizon inaccessible. Dieu est celui qui fait être.

Mais en amont de ces profondeurs atomystiques, nos sphères d’intimités privées se livrent à des jeux d’interactions avec les sphères publics. Elles semblent communes au genre humain, voire au monde du vivant. Ce jeu consiste d’abord à ramener et à cacher dans la sphère privée un certain nombre de pulsions et besoins universellement inscrits dans la nature humaine et animale : sexualité, hygiène intime, fantasmes sexuels, de pouvoir, de domination, de nuisance, de violence, de mensonge, de concupiscence. Toutes les sociétés se structurent autour de ces pulsions intimes individuelles en les régulant par des us et coutumes, des codes moraux, des lois ou des punitions. Le langage courant est garant de la vertu de façade ; il comporte des expressions péjoratives et des stéréotypes stigmatisant cette la part sombre de notre humanité. Il est exigé que l’individu cache cette intimité, qui est obscène, c’est-à-dire à mettre hors scène. Mais la vertu n’existerait pas sans l’obscène, qui ne devrait pas se montrer. Curieusement la nature, pour la régulation de la sexualité animale, joue sur l’équilibre dynamique de l’attrait et de la répulsion par les cinq sens. Les organes sexuels sont  proches des organes excréteurs. Les copulations sont accompagnées parfois de violences et de signes de domination. Les parades amoureuses sont constituées de désirs non-dits.

Les religions chrétiennes en adoptant le symbole d’un homme crucifié, donc de la mort la plus atroce et sadique, jouent avec la face cachée de l’intimité avec un subtil mélange de compassion, d’horreur, d’intimidation, de jouissance, de désignation d’un bourreau fautif, de soulagement égoïste face au bouc émissaire sanguinolant.  Selon le psychanalyste Patrick Declerck, dans Philosophie Magazine de juillet-août 2009 (p. 42): « La faillite dernière du christianisme (par delà son Grand-Guignol eschatologique) est de se réveler incapable de s’élever longtemps au-dessus de l’horizon éthique du génito-sphinctérien.» Ce symbole de la croix a pourtant généré une des civilisations les plus créatrices de l’histoire de l’humanité. A mon (humble) avis, parce qu’il représente in fine le cri de révolte contre l’ordre établi par les zélotes de Dieu ou de César, même s’il a produit également ses zélotes.

La diffusion mondiale par internet de films pornographiques et violents ainsi que les informations quotidiennes révèlent l’universalité, avec certaines variations, des ces intimités cachées. Celles-ci sont largement mises à contribution pas les systèmes de contrôle social. Les Etats s’arrogent le droit de violer les intimités : tortures, fouilles au corps par la police, enfermement, embrigadement, fichage des citoyens, dont les dossiers médicaux, écoutes téléphoniques et suivi d’internet, etc. Toutes ces pratiques sont, bien sûr, toujours mises en œuvre sous des prétextes vertueux par ceux qui les diligentent etpar ceux qui les exécutent. La volonté de mainmise sur les intimités se réalise aussi à travers les institutions médicales, scolaires, religieuses, bancaires, fiscale, commerciales et notamment familiales. Les enquêtes sociologiques, quant à elles, cherchent à percer les secrets des intimités collectives, avec parfois des objectifs plus ou moins avouables de manipulation politique ou commerciale. Les comportements dictés par les intimités cachées sont violemment réprimés lorsqu’ils échappent au contrôle par les institutions. Les exécutants des basses œuvres du contrôle social sont, heureusement le plus souvent, très encadrés pour éviter les débordements zélés que leur dicterait la face sombre de leur intimité cachée. Toutefois, certains médias pointent régulièrement de tels débordements. Les bavures ne sont en général punies que lorsque les institutions sont publiquement mises en cause. Les institutions semblent également posséder des intimités inavouables. Le degré de civilisation d’un Etat devrait se mesurer à sa capacité de respecter les intimités des citoyens contre les faces obscurs des pouvoirs en place.

Les sociétés, qui ont survécu, ont sélectionnées dans leur évolution ces jeux plus ou moins subtils ou violents de cache-cache avec les intimités des individus. Leur bénéfice est globalement positif pour l’ordre dans les sociétés, même si bien des individus en paient le tribut sous forme de torture, de punition, d’exclusion, de mépris ou d’asservissement.

Cet intime toujours prêt à s’ensauvager, qui structure le monde, est-ce le même que celui de Maître Eckhart, indicible à la quête de Dieu ?

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