Flammarion-layeredZ

La probabilité pour que la vie existe sur Terre, ou n’importe où dans l’univers, est infiniment faible compte tenu de la complexité des processus physico-chimiques et climatiques indispensables. Les constantes physiques des forces fondamentales (gravitation, électromagnériques, nucléaires, faibles), qui permettent l’existence de la matière, bénéficicient d’un règlage précis à la quinzième décimale. Le carbone et l’eau, à la base de la vie, ont des propriétés singulières qui permettent la chimie de la vie. Le système climatique sur Terre, qui assure des conditions viables uniques, du moins dans le système solaire, est tributaire de la conjonction improbable de nombreux facteurs tels que le champ magnétique terrestre (qui protège contre les radiations solaires), la distance au soleil, la présence de la Lune, les cycles de l’eau et du carbone, etc. La probabilité d’existence de la vie serait équivalente à celle d’atteindre avec flèche une pièce de un euro au bout de l’univers.

Certains parlent de principe anthropique selon lequel l’univers aurait évolué en fonction d’une finalité, l’espèce humaine en l’occurrence, sous la férule d’un Créateur. Les scientifiques et le philosophes purs et durs excluent la notion de finalité. Pour eux il s’agit d’un biais de point de vue. L’évolution s’effectue sans but. Bernard Carr, professeur de mathématiques et d’astronomie à l’université Queen Mary de Londres, dans un article de La Recherche de septembre 2009, suggère l’existence d’une multitude d’univers parallèles dont le notre. Dans un vaste ensemble d’univers toutes les combinaisons des constantes physiques seraient essayées et selectionnées.

Je suggère une approche par le concept d’émergence qui repousserait un peu plus loin l’horizon du questionnement relatif au principe anthropique. L’émergence est ce phénomène lié aux objets matériels et virtuels qui consiste en l’apparition de propriétés nouvelles inédites lorsque ceux-ci interagissent en grand nombre selon certaines règles. Des organisations d’ordre supérieur font  passer successivement ainsi des atomes aux molécules, aux cellules, aux organismes et aux écosystèmes. Pour la matière inanimée on passe d’étage en étage des particules élémentaires aux amas de galaxies. Pour le langage, on passe de la même manière des graphèmes à la littérature mondiale.

Il apparaît cependant qu’un ordre émergent transforme également les niveaux inférieurs d’organisation dont il est issu. Ainsi les cellules d’un organisme sont réadaptées au fonctionnement de celui-ci. Les organismes vivants ont transformé les roches et le climat. L’émergence est aussi une affaire de co-évolution des différents niveaux d’organisation. On pourrait imaginer que ces processus se déroulent jusqu’aux niveaux les plus microscopiques de la matière, voire jusqu’au réglage des constantes fondamentales.

L’émergence ne concerne pas seulement les formes physiques des objets matériels ou virtuels, mais également de leurs logiques de fonctionnement. Ces logiques sont multiples : déterministes, semi-déterministes, aléatoires, réflexives ou relevant du libre arbitre. Les systèmes cognitifs associés à ces logiques, s’appuyant sur des substrats très différents et des échelles de temps, d’espaces et d’organisations variées sont eux-mêmes sujets aux processus d’émergence.

Cette manière de voir la création de notre univers par émergences successives et rétroaction entre les niveaux d’organisations laisse ouverte la question du pourquoi en est-il ainsi ? Notamment pourquoi seules certaines organisations d’objets matériels ou virtuels sont viables alors que  la plupart ne le sont pas ? Quelle est la caractéristique fondamentale de l’univers des possibles ? Le vivant est peut-être simplement la meilleure stratégie de la matière pour inventer des formes sans cesse différentes.

Er, 3 septembre 2009

Publicités