L’historien Georges Dumézil (1898-1986) a mis en évidence la trifonctionnalité dans les récits mythologiques ainsi que dans les structures sociales notamment indo-européennes. Il s’agit de trois fonctions : la fonction du sacré et de la souveraineté ; la fonction guerrière ; la fonction de production et de reproduction. Dans l’ancien régime, ces fonctions étaient incarnées par le clergé, la noblesse et le tiers-état.

L’hindouisme vénère une triade divine comprenant les dieux Brahmâ le créateur, Vishnou, associé à la conservation et à la protection, et Shiva, symbolisant la destruction. Dans la religion de la Rome antique, la triade précapitoline comprend Jupiter qui incarne la souveraineté, Mars, symbole de la force guerrière et Quirinus prenant en charge la production et la fécondité. La triade celtique comprend Taranis, Ésus et Teutatès. La triade nordique, Odin, Thor et Freyr. Le dogme de la Trinité, le Dieu en trois personnes, composé du Père, du Fils et du Saint-Esprit, s’est imposé à partir du troisième siècle dans le monde chrétien. La philosophie taoïste connaît aussi la trifonctionnalité à travers les principes du Yin et du Yang, qui interagissent partout en quête de dépassement. « C’est le vide qui fait l’usage ».

Trois est également le nombre de couleurs primaires (rouge, vert, bleu) ainsi que le nombre apparent de dimensions de l’espace dans lequel nous vivons. Tout point peut être défini par ses distances à trois points. Trois points définissent un plan.

Notre perception du temps est divisée entre passé, présent et futur. Les cycles du vivant comportent des phases de construction, de stabilité et de destruction. L’un sert de nourriture à l’autre.

Le nœud borroméen est constitué de trois cercles entrelacés ; si on en ouvre un, les deux autres sont libérés. Le psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981) y a vu une métaphore du réel, du symbolique et de l’imaginaire, à la base des interactions dans la psyché. Le mouvement d’un système peut être généré par les actions cycliques de trois éléments les uns sur les autres A>B>C>A.

Ainsi la religion tibétaine voit le fonctionnement du monde comme la course effrénée du sanglier noir (l’illusion du moi), derrière le coq rouge (l’avidité), derrière le serpent vert (la haine), derrière le sanglier (l’illusion du moi).

Des liens étroits existent en physique entre la masse, l’énergie et l’information, qui structurent la matière. Le système cognitif humain fonctionne selon les trois C : cœur, corps, cerveau, c’est-à-dire selon les sentiments, la matérialité et la raison. La Trinité chrétienne relève probablement de cette logique : le Père c’est l’amour, le Fils c’est l’incarnation, le Saint-Esprit c’est la raison.

On peut y voir également une analogie avec les destins humains qui sont la résultante des déterminismes génétiques et environnementaux, du hasard et du libre arbitre. Le physicien John Conway (né en 1937), actuellement à Princeton, a démontré un théorème indiquant l’existence du libre arbitre pour les particules élémentaires.

Le triangle de Sierpinsky est un objet géométrique fractal qui pourrait également constituer une métaphore de la trifonctionnalité et de l’intrication des trois fonctions dans un système donné. Si chaque sommet du  triangle représente une composante motrice du système, on voit que ces composantes sont présentes à toutes échelles de taille de fonctionnement de ce système. Dans le sanglier, il y a du coq et du serpent, et réciproquement. Dans le corps, il y a du cœur et de la raison. Dans le cœur, du corps et de la raison. Dans la raison, du corps et du cœur. Le processus fonctionne aussi bien au niveau social qu’au niveau individuel. Peut-être même aux niveaux de la planète et du cosmos.

La rencontre de ces logiques différentes de la trifonctionnalité crée des identités semi-stables capables à la fois de pérennité et de transformation à différentes échelles d’organisation et de temps. Les vides dans le triangle de Sierpinsky évoquent le vide taoïste, celui qui constitue l’usage des choses. Peut- être aussi sont-ils à rapprocher des vides qui peuplent le cosmos à toutes les échelles de tailles de l’atome à l’univers entier. Le réel ne serait que des singularités du vide.

Er 05 12 2009

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