Dans le précédant papier sur la trifonctionnalité, il a été indiqué que la dynamique de notre univers repose sur des interactions entre trois ordres différents : la matière, la raison et l’empathie. Selon le domaine concerné, ces ordres s’expriment avec des métaphores différentes mais synonymes. Les systèmes matériels, vivants ou institutionnels fonctionnent à différentes échelles de tailles et de temps selon ces trois ordres. Selon l’échelle de taille d’un système, le point de fonctionnement par rapport à ces trois ordres n’est pas le même que celui des systèmes sur- ou sous ordonnés. Les systèmes évoluent grâce aux déséquilibres incessants entre les échelles de taille. Les dysfonctionnements des systèmes, qui peuvent les conduire jusqu’à l’extinction, proviennent d’un déséquilibre excessif de la position vis à vis des pôles de ces trois ordres, c’est-à-dire souvent d’un manque d’un ou deux des ordres au profit du ou des deux autres. Il est suggéré ici que la thérapie des systèmes « malades » ou en dysharmonie fasse appel au concept de trithérapie et, si possible, d’actions selon ces trois ordres de la matière, de la raison et de l’empathie. La trithérapie consiste à ramener le point de fonctionnement du système vers le milieu du triangle.

En médecine, les trithérapies sont utilisées comme traitement du sida. Elles consistent en l’association pour une meilleure efficacité durable de trois antirétroviraux qui ont une efficacité limitée et transitoire quand ils sont utilisés seuls. Elles ne guérissent pas les infections par le VIH, mais augmentent significativement l’espérance de vie. Le Dr. Peter E. Huber, du Centre de Recherche Allemand contre le Cancer (DKFZ), pour sa part, a montré qu’une combinaison de trois approches thérapeutiques pouvait ameliorer le traitement des tumeurs chez l’animal. Certaines médecines traditionnelles ont adopté ce principe. La santé est une conjection de l’intégrité physiologique, de la rationalité de l’hygiène de vie et des traitements ainsi que de l’harmonie des rapports d’empathie de la personne avec elle-même et son environnement.

En écologie, le curseur de la technosphère, dans laquelle l’humanité évolue depuis deux siècles, est quasiment au taquet du côté de l’exploitation rationnelle, rationnelle à court terme, des ressources naturelles et de leur prédation. La dimension d’empathie vis-à-vis de la nature a longtemps été l’apanage d’une minorité. Elle croît toutefois actuellement avec la prise de conscience des périls anthropiques qui menacent le climat et la biodiversité. La recherche de points de fonctionnement de la technosphère humaine au sein de la biosphère et de la climatosphère devra se faire par le l’améliorationt de ce rapport d’empathie avec la nature, en particulier par l’éducation. Ce point de fonctionnement mouvant sera la résultante d’injonctions contradictoires. On ne peut pas nier que ces deux derniers siècles de technosphère effrénée et prédatrice ont permis des progrès humains considérables, même s’ils demeurent encore trop inégalement répartis : espérance de vie, santé, confort, sécurité, démocratie, droits de l’homme, éducation, etc.

Le système économique et financier est une composante de cette technosphère. L’argent et tous les instruments financiers associés sont des artéfacts qui facilitent les échanges et contribuent, en principe, au développement matériel. Les bénéfices humains mentionnés de la technosphère sont également imputables à ce système économique et financier. Pour sa propre survie, il devrait être régulé par des préoccupations de développement collectif. Les expériences de l’histoire que les systèmes économiques et financiers entièrement régulés soit par l’intérêt individuel soit par l’intérêt collectif sont au mieux voués à l’échec au pire ils transforment la vie de millions de personnes en cauchemars. La bonne gouvernance économique et financière consiste à veiller à une harmonie entre le développement matériel, la diversité des rationalités et les valeurs éthiques incarnées dans les législations. Il est illusoire de compter sur l’empathie ou la morale des individus ou des institutions pouvant se conduire impunément en prédateurs. La loi est indispensable ainsi que le contrôle de la loi afin que celle-ci ne soit pas détournée de manière scélérate au profit d’intérêts particuliers.

Le monde du travail est de plus en plus soumis à la rationalité exclusive de la concurrence mondiale. Les valeurs humaines sont au mieux instrumentalisées au service de cette rationalité. Il y a quelques dizaines d’années, certaines grandes entreprises se sentaient investies d’une mission de promotion sociale et d’intérêt national. La rationalité économique avec sa logique monolithique et diabolique a balayé cette mission. Faute de dimension sociale, celle-ci ne survivra probablement pas à moyen terme sauf à regresser vers des régimes totalitaires ou féodaux. Il est intéressant de noter combien la dimension empathie est aujourd’hui instrumentalisée dans le monde des médias, de la politique ou des entreprises. Mais sans doute est-ce là un moindre mal car les rationalités exclusives officiellement affichées par les régimes totalitaires conduisent plus sûrement encore à des catastrophes. Les fossés entre les discours et les actes constituent des dangers à termes.

La mondialisation, qui n’est autre qu’une hyperrationalisation de l’économie, renforce les mouvements migratoires d’une part vers les grandes villes et d’autre part vers les pays plus riches. Ils sont 300 millions dans le monde aujourd’hui, chiffre qui indique l’ampleur du problème qui ne peut être résolu par le populisme politicien. Les grandes villes, notamment celles des pays en voie de développement, n’arrivent pas toujours à faire face aux besoins des nouveaux arrivants en termes d’infrastructures, de rationalité et de qualité de vie. Les pays hôtes des migrants sont confrontés aux problèmes de l’intégration des étrangers. Ces problèmes existent depuis la nuit des temps qui a toujours connu des migrations, et leurs rejets, profondément ancrées et indispensables à l’élan vital des espèces animales et végétales. Pour ce problème aussi, le moindre mal, ou le meilleur bien, se situe dans l’équilibre vers le centre du triangle dont les sommets représentent de la densité de populations exogènes, la rationalité des possibilités de partage des richesses et la sympathie mutuelle des exogènes et des autochtones. Ce dernier aspect demande un travail important sur les cultures des uns et des autres.

La trithérapie généralisée consiste en la mise en œuvre simultanée de facteurs matériels, rationnels et relationnels vers moins de dysharmonie et moins de souffrance.

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