Lorsqu’on se rend en Haïti, même hors du séisme, on en revient secoué. En 1968 jai vu le film Les Comédiens sur la terreur sous la dictature de François Duvalier. J’ai lu récemment « L’énigme du retour »de Dany Laferrière, prix Médicis 2009. Je reviens d’une mission humanitaire suite au séisme du 12 janvier 2010. Que dire sur Haiti qui n’a pas encore été dit par la littérature ou les médias ?

Il faut être fou d’aller dans cet enfer lorsque rien ne nous y oblige. Rien ?

La compassion, à côté de la prédation, est profondément inscrite dans les gènes de l’humanité et sans doute aussi de la nature. Ce sont des caractères qui se sont affermis au cours de l’évolution et ils constituent des avantages sélectifs pour les individus et pour les groupes sociaux. Le curseur entre les deux extrêmes est variable d’un individu ou d’un groupe à l’autre. Il peut se déplacer dans le temps. Un individu ou un groupe qui se situerait en permanence à l’une ou l’autre extrémité aurait peu de chance de survie. La tendance naturelle est une augmentation de la prédation. Les lois morales et civiles contrecarrent ce mouvement. Inversement si la tendance naturelle était une augmentation sans cesse de la compassion ou de l’altruisme chacun finirait par ne vivre que pour les autres et à la limite se laisserait mourir. Les bonnes positions des curseurs à rechercher sont celle du moindre mal. Encore faudrait-il savoir où se situe le moindre mal, à quelle échelle de taille de la société humaine et à quelle échelle de temps.

Ce jeu d’altruisme et de prédation fait émerger des structures sociales fractales comportant des spectres continus de d’individus et de groupes riches ou pauvres avec des extrêmes plus moins marqués. Les structures fractales du bonheur et du malheur des individus et des groupes ne se superposent pas à celui de la richesse et de la pauvreté, mais les deux sont tout de même corrélées.

Haïti se trouve dans une situation socialement catastrophique depuis des siècles. Du moins par rapport à des sociétés développées. Les prédateurs de toutes couleurs dominent le pays depuis les temps reculés de l’esclavage. Le séisme a rajouté une couche de malheur, dont le pays mettra des années à revenir au niveau de moindre catastrophe antérieure.

Toutes les sociétés s’appuient sur la trifonctionnalité Théos, Eros et Thanatos, c’est-à dire Dieu, le sexe et la mort. La relative stabilité des sociétés de droit est assurée par le fait que la zone de fonctionnement se situe vers milieu du triangle de cette trifonctionnalité. Là peuvent émerger des formes d’harmonie et de beauté. Haïti semble sauter en permanance d’un sommet à l’autre du triangle, c’est-à-dire de la religiosité au sexe et à la violence.

Lorsqu’on essaie de comparer les sociétés, on constate que le développement est proportionnel à l’investissement dans le Beau. Comme pour l’oeuf et la poule, on ne sait pas lequelle est la cause ou la conséquence de l’autre. Dans les sociétés sous-développées, les rares lieux de beauté et de propreté relative sont les demeures de puissants et les endroits dédiés aux cultes. La beauté nécessaire au développement doit vivre dans les rues et dans les maisons des particuliers et ne pas être monopolisée par les puissants.

La quête de la beauté pour tous peut-elle sauver le monde ? La beauté ne devrait-elle être inscrite dans les droits fondamentaux des humains ?

Le plus curieux , c’est que la nature semble également fonctionner selon ces principes de la trifonctionnalité théos, eros et thanathos ainsi que le jeu avec la beauté. Le réveil de la nature avec printemps a toujours eu quelque chose de divin, même du temps où l’homme n’existait pas encore. Eros conduit le vivant. La catastrophe, la mort et la douleur accompagnent depuis toujours ce vivant.

Haïti enterre ses morts et la vie continuera. Espérons mieux qu’avant.

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