Se déplacer est le saut qualitatif déterminant du passage du monde végétal au monde animal. Dans le monde végétal, les individus se déplacent essentiellement par l’intermédiaire de leurs descendants. Les déplacements s’effectuent par les graines, transportées au hasard des vents ou des animaux qui les ingèrent ou les fixent sur leurs poils momentanément. Certaines plantes aquatiques peuvent changer de lieu d’implantation au cours de leur vie.

Dans le monde animal, les déplacements augmentent considérablement les ressources en nourriture et le choix des partenaires sexuels. Une caractéristique des plantes et des animaux est de coloniser des territoires. La diversité et l’adaptabilité biologique ne semble toutefois pas supérieures dans le monde animal à celui du monde végétal. Ce point resterait à vérifier. Quoiqu’il en soit, les déplacements autonomes sont profondément programmés chez tous les animaux. Des capacités cognitives nouvelles se sont développées, car les déplacements impliquent des représentations mentales de l’espace et sa mémorisation ainsi que des choix face aux multiples rencontres porteuses de menaces ou d’opportunités. Ils permettent la confrontation avec l’autre comme sujet différent de soi.

Chez les humains, outre les avantages territoriaux, nutritionnels et génétiques, les déplacements permettent le commerce, les croisements des cultures et des savoirs. La rencontre facile avec l’altérité a contribué aux évolutions des esprits. De tout temps des individus et des peuples entiers se sont montrés plus ou moins aventuriers. Souvent ils ont été poussés par la disette et la misère, par des envahisseurs de leur territoire, par des guerres, parfois simplement par la curiosité. Les pèlerinages et les expéditions militaires ont mis sur les routes des milliers de personnes au cours des âges. Certaines personnes se sont toujours arrêtées en chemin en des endroits qui leur paraissaient plus avantageux ou moins risqués que la poursuite du voyage et le retour au pays.

Les raisons souvent invoquées pour ces voyages cachent la vérité profonde qui est celle du « gène égoïste », concept, contestable par ailleurs, développé par le biologiste Richard Dawkin. Le gène de tout être vivant pousse l’organisme qu’il a formé à proliférer et se recombiner pour assurer la survie de celui-ci. Le paradoxe est qu’en se recombinant le gène se transforme de génération en génération. C’est la vie, l’entité ultime qui cherche à survivre dans ces métamorphoses. La vie est analogue au couteau de Jean, qui reste le couteau de Jean même lorsqu’on remplace la lame puis le manche. La vie reste la vie. La marche en avant est le symbole et la réalité de cette pulsion de vie. Ce gène est égoïste car la fin justifie les moyens. La misère et les guerres, qui poussent les vivants sur les chemins de l’exil, est aussi un moteur de la pulsion de vie. Le chemin c’est la vie.

L’humanité ne s’est jamais autant déplacée qu’à l’époque moderne. Le tourisme, le travail, les affaires, les migrations mobilisent des milliards d’humains chaque année. Les réfugiés dans le monde sont au nombre de 300 millions. Ces voyages rapides et aux longs cours sont possibles grâce au pétrole. Ils se développent de manière exponentielle et avec eux les impacts négatifs sur la nature. Comme tout phénomène exponentiel, la croissance de cette addiction au voyage s’arrêtera un jour. Les cultures se transforment et sont bouleversées par ces échanges massifs et rapides. Certaines s’enrichissent, d’autres disparaissent. L’intensité et la rapidité des voyages finissent par tuer la diversité culturelle dans le monde.

La marche reste peut-être la juste mesure de la vitesse de déplacement et des échanges. Il est peut-être utile de réapprendre à marcher. Frédéric Gros fait part de belles réflexions sur le sujet dans son livre « Marcher, une philosophie » (Carnetsnord, 2009).

J’assimile la marche à une prière du corps. Les pas constituent une prière mécanique, répétitive comme la récitation du rosaire ou des mantras bouddhiques. Je postule l’existence de systèmes cognitifs à différentes échelles de fonctionnement de notre organisme. Les rythmes circadiens, la respiration, les battements du cœur, les pulsations électriques du cerveau et bien d’autres phénomènes cycliques scandent le fonctionnement des êtres vivants. La marche appartient à cette catégorie des phénomènes cycliques. Son rythme est proche de celui de la respiration avec laquelle elle entre en résonance. La respiration est à son tour le pont entre la matérialité du corps et l’immatérialité de l’esprit. La méditation s’accompagne d’une certaine maîtrise de la respiration. La marche est une forme de méditation et de prière.

A travers la marche nous rendons visite à l’esprit de la Terre et de la nature. Notre souffle se mêle au vent, qui est la respiration de la Terre. Nous sommes de minuscules neurones transmettant à chaque pas des impulsions de vie entre les minéraux du sol et le vent et l’éther. (Cet éther qui n’existe pas pour les physiciens, mais il constitue certainement la métaphore de quelque chose).

A travers la marche se produit l’alchimie par laquelle nous devenons nous-mêmes et un élément du grand tout.

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