Le monde dans lequel nous évoluons semble, a priori, essentiellement matériel. Mais la réalité ne se limite pas à l’aspect contondant des choses. Dans notre vie quotidienne, se manifeste un certain nombre de phénomènes dont l’aspect matériel n’est pas évident : le vent, la lumière, le bruit, la musique, l’énergie, la température, auxquels il faut ajouter ceux relevant du mental, de la sensibilité et de la culture. Les scientifiques au cours des derniers siècles ont fourni des explications de certains de ces phénomènes. Ils ont surtout repoussé un peu plus loin l’horizon entre la connaissance et l’ignorance en modélisant ces phénomènes au niveau microscopique. La lumière est à la fois onde et corpuscule, la température est fonction de l’agitation des molécules ; l’énergie est aussi bien portée par des ondes que de la matière, en mouvement ou à l’arrêt ; la musique est une affaire d’ondes initiées par de l’air, des cordes ou des surfaces en mouvement. La nature profonde de l’énergie, de l’espace ou du temps n’est pas connue. Ils existent. Les modèles mathématiques rendent bien compte du fonctionnement de certains phénomènes naturels. Il est assez étonnant que les trajectoires des planètes ou d’un projectile, les phénomènes électriques, mécaniques ou chimiques fonctionnent comme des formalismes mathématiques ou des modélisations informatiques. Cette similitude des modes de fonctionnement pose question sur les liens entre les différents aspects de la réalité. Les mathématiques ne constituent pas une rationalité complète dans le sens où elles ne permettent pas de modéliser tous les phénomènes et certains peuvent l’être par d’autres rationalités. Les phénomènes de fortes complexités comportant des rétroactions multiples, comme le climat ou la météorologie, au-delà d’un certain horizon temporel, échappent à la modélisation par principe même. Lorsque nous envoyons une boule de papier dans un panier à quelque distance, le cerveau évalue la trajectoire sans utiliser de formule mathématique. Il existe des moyens de modélisation du réel autres que mathématiques.

Les technologies humaines relèvent pour beaucoup des mathématiques, algèbre et géométrie, mais aussi de la connaissance pratique des propriétés de la matière, air, eau, bois, métal, feu, agriculture, que l’humanité exploite depuis la nuit des temps. Les connaissances de ces matières se situent aux niveaux macroscopiques. La connaissance intime, microscopique du fonctionnement de cette matière n’est pas indispensable pour en tirer une technologie. Le niveau de connaissance intime de la matière est évidemment plus poussé pour la fabrication d’un microprocesseur que pour un fer à cheval.

La rationalité qui préside au fonctionnement du vivant est aujourd’hui loin d’être décryptée. On sait qu’il existe des codes génétiques qui programment la matière pour l’intégrer dans un organisme vivant global. On sait que les régulations des organismes vivants s’effectuent par des influx nerveux et chimiques, que mais les algorithmes sont encore mystérieux et bien différents de ceux des mathématiques ou des technologies électroniques.

L’émergence de la conscience au sein de la matière pose un problème fondamental, d’abord à cette conscience elle-même. Ses caractéristiques principales semblent être qu’elle puisse se penser elle-même et qu’elle réussisse à agir sur la matière. Cette action de la conscience sur la matière est évidente au niveau macroscopique puisque nous sommes capables de changer des objets de place à l’issue d’un processus mental. Il est fort probable que les mécanismes complexes, donc improbables par de simples mécanismes physiques, relèvent de systèmes cognitifs faisant appel à des formes de conscience se déroulant à tous les niveaux de taille et d’organisation de la nature.

La réalité se structure en différents degrés, des plus concrets aux plus abstraits, des objets aux concepts, des certitudes universelles, ou quasi universelles, aux hypothèses. Les modèles sont aussi des formes de réalité. Ainsi les institutions politiques, les systèmes financiers, les codes juridiques, les codes moraux, les codes sociaux, les codes commerciaux, les croyances religieuses sont des édifices conceptuels, des artefacts, qui permettent aux sociétés de fonctionner et de se pérenniser ; avec plus ou moins de bonheur, il est vrai. De simples hypothèses politiques ou religieuses deviennent souvent des vérités absolues incontournables et, outre leur fonction de régulation, servent d’instruments de pouvoir et de domination.

Les mathématiques ont réalisé un bond en avant au moyen-âge lorsque fut importé en occident le nombre zéro. La manipulation de ce « rien » a entrainé le développement très fructueux de nouvelles axiomatiques et a permis l’accès aux opérations arithmétiques pour le grand public.

On peut se demander si la prise en compte du zéro, du vide, du néant, du rien dans nos modélisations du réel ne pourrait constituer une source de progrès dans la compréhension du monde. Le très ancien taoïsme oriental intègre le vide dans sa doctrine. Les méditations bouddhiques font également appel au vide. La physique contemporaine a construit des modèles pour les particules élémentaires faisant appel à l’énergie et aux fluctuations du vide. L’existence de l’éther, supposé comme support de la propagation des ondes électromagnétiques, donc de la lumière, a été réfutée. Les champs électromagnétiques et autres champs des physiciens n’existent dans le vide que lorsqu’une expérience spécifique les met en évidence. L’univers est rempli de vide, aussi bien à l’échelle cosmique qu’à celle des atomes. Des myriades de particules invisibles à nos sens traversent à chaque instant chaque centimètre cube d’univers. Il y a du vide entre celles-ci, sans quoi l’espace serait un bloc solide. Le vide est la condition essentielle pour que la matière puisse exister et évoluer. La non-matière est nécessaire à l’existence de la matière, tout comme le non-soi l’est à celle du soi dans le monde vivant.

Comme les champs des physiciens dans le vide, la conscience évolue dans le néant entre la matière qui est son support. Ils ne se révèlent que lors d’une interaction avec la matière ou la traduction en information.

Derrière ce vide il existe peut-être un monde dans d’autres dimensions qui ne nous sont pas accessibles autrement qu’à travers les manifestations de ces champs des physiciens ou de la conscience.

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