« Il y a deux domaines où les amateurs sont meilleurs que les professionnels : l’amour et la prospective. », disait je ne sais plus qui. Je viens de suivre sur internet une conférence qui pose la question : «  L’humanité peut-elle survivre 1000 siècles ?».

En soit la question a peu de chance trouver une réponse. Mille siècles, c’est le temps approximatif qui s’est écoulé depuis l’apparition de l’homo sapiens. Entre temps l’humanité est passée de la chasse et la cueillette à l’agriculture puis à l’industrie et à l’informatique. Les technologies successives ont déclenché des sauts qualitatifs dans les modes de vie, les organisations sociales et les impacts sur la nature. L’état actuel de l’humanité était inimaginable il y a quelques décennies, à plus forte raison il y a mille siècles. Il en est de même pour le futur. Se poser des questions sur l’avenir proche et lointain de l’humanité toutefois n’est pas entièrement dénué de sens car celles-ci permettent de penser le présent. Ce présent est éclairé autant par le passé que par l’avenir. A défaut de savoir où va l’humanité, nous pourrions tenter de construire un présent en vue d’un avenir souhaitable.

Cet avenir, on peut l’envisager à différentes échelles de temps : 1, 10, 100, 1000, 10.000 ou 100.000 ans. Au-delà d’un ou deux siècles, l’avenir est très opaque. Les évolutions peuvent suivre des trajectoires plus ou moins linéaires ou bien connaître des sauts, des ruptures ou des catastrophes. Selon l’échelle de temps considérée, un changement est  vu comme linéaire ou  brusque. Ainsi à l’échelle des années, l’évolution industrielle est linéaire depuis le 18ème siècle ; à l’échelle des millénaires de l’histoire de l’humanité et de la nature il s’agit d’une rupture, voire d’une catastrophe. Depuis l’invention de la machine à vapeur, la population humaine ainsi que l’extinction des autres espèces vivantes et la déstabilisation du climat croissent  exponentiellement. Les experts pensent que la population mondiale va se stabiliser  vers 10 milliards à la fin du 21ème siècle. Elle était de 1 milliard au début du 20ème siècle. Des guerres, des famines, des catastrophes naturelles telles que connues à ce jour auront probablement peu d’influence sur ce chiffre de 10 milliards. Une supercatastrophe, telle que la chute d’un astéroïde, une guerre nucléaire, une épidémie, une désertification de la planète, voire un dérapage technologique,  pourrait  conduire à l’extinction de l’espèce humaine. Au demeurant il n’est pas entièrement exclu que des civilisations technologiques aient existé dans la passé sur Terre. Des paléontologues viennent de trouver des fossiles d’êtres multicellulaires datant de plus de 2 milliards d’années au Gabon près d’Oklo, où a été mise en évidence dans les années 1970 l’existence d’un réacteur nucléaire  « naturel » correspondant à cette époque. Mais ceci est une autre histoire…

La disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années, suite à la chute d’un astéroïde, aurait permis le développement des mammifères dont nous sommes issus. Il est donc possible que la disparition de l’humanité permette l’émergence d’autres espèces. Il est infiniment peu probable que l’humanité puisse émigrer vers une autre planète si la Terre devenait inhabitable. Les distances des planètes éventuellement habitables se comptent en dizaines d’années-lumière, c’est-à -dire des centaines d’années en vaisseau spatial.

Les optimistes considèrent que les ressources de la Terre correctement gérées seraient suffisantes pour assurer à dix milliards d’humains  un niveau de vie « décent», c’est-à-dire dans la moyenne européenne actuelle. Une gestion correcte des ressources implique que tous les déchets soient recyclés à l’instar de ce qui se passe dans les écosystèmes naturels. Il faudrait aussi stabiliser l’exploitation des ressources et donc déconnecter la stabilité économique de la croissance. Un tel modèle économique reste à inventer.

Nul ne connaît aujourd’hui les innovations technologiques ou les concepts philosophiques qui vont façonner le futur. Ceux-ci feront émerger des modes de fonctionnement des sociétés humaines tout à fait inattendus. La roue, les métaux, l’imprimerie, les énergies fossiles, les machines, l’électronique, Internet ont changé le monde de manières qui n’étaient pas inscrites dans leur nature profonde. Les outils, puis les machines et les énergies fossiles ont contribué à l’abolition du servage, de l’esclavage, à l’éducation des masses, à l’émancipation de minorités, de femmes en particulier, et surtout au développement de la science, de l’hygiène et de l’instruction. La démocratie athénienne du 5ème siècle av. J. C. profitait à quelque 10 % de la population seulement. Le concept a toutefois été un germe important du développement de notre civilisation.

Il n’est pas possible de prévoir tous les effets d’une innovation technique sur le long terme ni ses effets collatéraux. On ignore où s’arrêteront les innovations dans un domaine donné, comme l’informatique,  les biotechnologies, les armes. Toutes les innovations avancent nimbées de vertu avant d’être détournées. Ainsi Internet est un extraordinaire outil de communication et de diffusion d’information, de savoirs et de culture. Il met les intelligences en relation en créant un cerveau planétaire. Les savants du monde entiers échangent leurs savoirs. Jamais l’individu n’avait autant de savoir à sa portée, avec toutefois, il est vrai, un risque de submersion. L’école devra essentiellement apprendre à faire le tri des informations, plutôt que d’en gaver les élèves. Internet constitue un moyen de contre-pouvoir. Il dynamise le commerce. Oui, mais Internet invente aussi de nouvelles formes de criminalité. Celles-ci donnent prétexte aux pouvoirs publics d’entrer dans la vie privée des citoyens. Internet est le joujou  rêvé de  big brother. Un scénario catastrophe serait le contrôle de  toutes les consciences par un système totalitaire pour des motifs sécuritaires. Les réseaux informatiques seraient à l’homme ce que les phéromones sont pour le contrôle des fourmilières. Ce serait la fin de l’hominisation. Là aussi, il faudra trouver un équilibre entre le vice et la vertu.

Il est parfois proposé un gouvernement mondial pour réguler l’évolution de l’humanité dont les défis majeurs sont la gestion des ressources et leur répartition équitable ainsi que la préservation de la nature (climat et biosphère). Un tel gouvernement mondial reste à inventer, tout souhaitable qu’il soit. Il risque en effet d’être confisqué par des puissants et des lobbies. L’évolution des institutions politiques permettra peut-être à terme d’écarter du pouvoir les pervers narcissiques, individus qui depuis la nuit des temps sont les plus chevronnés pour sa conquête. La normalisation du monde lui fera perdre sa diversité qui est essentielle à sa résilience et à l’humanisme. Il est vraisemblable que l’humanité future connaîtra un mélange total des races. Mais de nouvelles catégories identitaires surgiront (religions, clans ?). La recherche d’identité, le combat entre l’intégration et l’exclusion, entre les forces centripètes et centrifuges sont des principes profondément ancrés dans la nature.

La nature humaine profonde n’a probablement pas changé depuis la nuit des temps. L’égoïsme côtoie l’altruisme, la cruauté la bonté, la domination la soumission. Au cours des deux  derniers millénaires les jeux du cirque, les bûchers de l’inquisition, les supplices publics ont progressivement  laissé la place à d’autres formes de barbaries comme les terreurs d’Etat, le bombardement des villes, les camps de concentration, les génocides. Il est probable que les siècles à venir devront continuer à contenir les explosions de barbaries individuelles et étatiques. Au fur et à mesure que les institutions ont été rendues plus vertueuses, le vice s’est sophistiqué. Il est probable que longtemps encore on excitera les foules contre les voleurs de poules tout en subventionnant les voleurs de milliards. Il est souhaitable que les sociétés futures n’aient pas à emprisonner en permanence une part significative de leur population. Aujourd’hui plusieurs pour-cent  de la population mondiale passent par la prison, ce qui représente des dizaines de millions de personnes.

L’homme aura toujours besoin de transcendance qui confère du sens à son passage sur Terre. L’empathie est la base de cette transcendance. Encore faudra-t-il que cette empathie se porte au-delà du cercle restreint de chacun. Les cercles d’empathies fondent les identités multiples de chacun. Être simplement membre lambda d’une humanité de 10 milliards d’individus, d’une nation ou d’une religion ne donne pas suffisamment de sens à une vie. Les identités trop fortes sont souvent mortifères.  Cette empathie devra s’étendre à l’ensemble de la nature. Il restera probablement toujours dans la nature humaine, l’obligation de tuer des organismes vivants pour se nourrir. Mais cela n’est pas de sa faute…

Les religions auront certainement encore un rôle à jouer dans les  100.000 ans à venir. Elles changeront de noms, de prophètes, de messies et de dieux. Le ciel étoilé restera à peu de chose près le même que celui contemplé par les premiers hominidés. C’est peut-être lui le sens ultime du passage de chacun dans l’aventure du vivant.

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