Au cours de la montée en quatre jours depuis la porte de Machame (1800 m) du parc national à l’Uhuru Peak (5985 m), la végétation passe de la forêt tropicale impénétrable au désert rocheux. Cette montée, je veux en faire une démarche spirituelle un peu à la manière des moines du Népal. Je me suis inventé des rites syncrétiques entre différentes religions, philosophies et la neurobiologie. Les puristes diraient que c’est de la cuisine. Il en est ainsi de mes croyances et pratiques spirituelles non homologuées. Je reconnais qu’il puisse y avoir avantage et confort à se soumettre entièrement à une autorité doctrinale et instituée. Mais bon, ma psyché ne fonctionne pas ainsi.

Je pars désormais en voyage avec le chapelet bouddhique acquis au Népal. Il comporte 108 grains. 108=11x22x33. Je l’égrène de temps en temps en récitant un mantra « Omane pat meoum » qui veut dire « Gloire à la beauté éternelle du lotus ». C’est le seul que je connaisse. Tout comme le chapelet chrétien et ses Ave Maria, la récitation de litanies ou les chants des moines des différentes religions, cet exercice répétitif rythmé par la respiration conduit à des états modifiés de la conscience et soutient l’effort physique de la marche. Il faudrait que la médecine se penche sur ce phénomène. Mais c’est sans doute difficile de faire un IRM sur un marcheur en montagne.

Dans ces marches vers les sommets, me vient à l’esprit le beau texte de Teilhard de Chardin de la « Messe sur le Monde ». http://rmitte.free.fr/suivre/teilhard/teilhard4.htm

Le Soleil vient d’illuminer là-bas la frange du premier Orient. Une fois de plus, sous la nappe mouvante de ses feux, la surface vivante de la Terre s’éveille, frémit et recommence son effrayant labeur.

Je placerai sur ma patène, ô mon Dieu, la moisson attendue de ce nouvel effort.

Je verserai dans mon calice la sève de tous les fruits qui seront aujourd’hui broyés.

Mon calice et ma patène ce sont les profondeurs d’une âme largement ouverte à toutes les forces qui dans un instant vont s’élever de tous les points du Globe et converger vers l’Esprit…

J’ai aussi choisi de concentrer ma méditation au cours de différentes étapes de la montée sur les chakras du corps.

Lors de la méditation, j’utilise les représentations mentales suivantes pour les différents chakras.

–          Le Muladhara, situé sous le sacrum, est le chakra racine. Il nous met en rapport avec la Terre dont nous sommes issus et dont nous constituons l’histoire. De manière immatérielle. Ce volcan est le témoin de la vie intérieure de notre globe terrestre. Son champ magnétique protège l’atmosphère et la vie.

–          Le Swadhisthana au niveau du sacrum à proximité des intestins et des gonades est le chakra sacré. C’est le lieu du métabolisme où les nourritures de la Terre alimentent l’organisme. De manière matérielle. La Terre nous nourrit et nous la nourrissons.

–       Le Manipura, le chakra du plexus solaire. Situé vers le centre de gravité du corps, il représente l’orchestration de l’ensemble des fonctions vitales de l’organisme par les systèmes cognitifs répartis dans l’organisme (systèmes immunitaires, métabolismes). Notre corps est régulé de l’intérieur et de l’extérieur.

–         L’anahata, le chakra du cœur. Il représente la relation d’empathie entre la conscience et l’ensemble de l’organisme ainsi que l’empathie avec le reste du monde. Notre corps, tout comme l’univers,  fonctionne non seulement par la raison mais par de multiples formes d’amour et d’attirance.

–          Le Vishuddha, le chakra de la gorge. Situé au droit des cordes vocales, il symbolise l’ensemble de nos paroles et de nos échanges avec le monde. Notre mission est de laisser des traces dans ce monde.

–          L’Ajna, le chakra du troisième œil. Situé entre les deux yeux, il représente les fonctions de raisonnement, d’intelligence du cerveau et de nos représentations mentales. Chaque fois que cela est possible, il faut choisir la raison même si son horizon se dérobe sans cesse.

–          Le Sahasrara, le chakra de la pure conscience. Situé au sommet du crâne, il représente la transcendance et nous met en relation avec les mécanismes primordiaux du cosmos. Mais s’il faut honorer les dieux, il faut en garder ses distances. Ne serait-ce que par modestie.

Chaque jour de marche est consacré à un ou deux de ces chakras. Mon être essaie de se mettre en relation d’empathie selon leurs fonctions symboliques avec les compagnons de marche, avec la nature que nous traversons et avec mon être intérieur. Je suppose que les différentes composantes de la nature, lithosphère, roches, plantes, animaux, atmosphère, cosmos, mes compagnons sont animés par des formes d’esprits avec lesquels cette relation d’empathie peut se réaliser.

Tout est Être. Il n’y a que de l’Être partout. (Teilhard de Chardin)

Ces exercices de méditation en marchant me donnent l’impression de trouver une juste place ici et maintenant parmi les humains et dans la nature. Cela n’empêche évidemment pas de ressentir la fatigue et la douleur, mais peut-être moins…

Le sommet du Kilimandjaro s’approche de jour en jour et le strip-tease des nuages dévoile au gré des vents ses splendeurs et les restes de majesté de ses glaciers évanescents. Au-dessus de la forêt tropicale, sur les flancs dénudés du volcan, les longues colonnes de porteurs des différentes expéditions ressemblent à des processions de fourmis. La quête de chacun doit être un mélange de gagne-pain, de performance et peut-être aussi sa propre forme de spiritualité. Mais on ne parle pas de ces choses-là. Les conversations entre les gens restent très terre à terre. Certains ne supportent pas le silence où seuls parlent le souffle, le vent et le bruissement des pas sur la roche volcanique.

Les paroles et les regards restent  en suspens au gré des cycles de la fatigue.

Elisabet a l’aura d’un ange, il fait bon marcher près d’elle. Lydia, fait partie de ces émigrés de deuxième ou troisième génération qui n’ont pas trouvé leur place en Europe. Le Canada lui a offert une deuxième nationalité ; le Massachussetts Institute of Technology de Boston, où planent les fantômes de soixante trois Prix Nobel, une promesse de carrière universitaire. Chacun est là avec son destin. Croisements des hasards.

La dernière soirée du groupe se termine dans l’euphorie. Tous les dix sommes sincèrement heureux d’avoir réussi ensemble cette expédition. La cohésion du groupe a été un facteur déterminant de la réussite, outre, bien sûr, l’organisation sous-jacente. L’expérience de précédentes randonnées lointaines montre qu’elles gravent dans la mémoire pendant de longues années des moments d’extraordinaire fulgurance. Ces moments de dépassement de soi et du quotidien me permettront peut-être, un jour,  de dire comme Pablo Neruda : « Confieso que he vivido ». « Je confesse que j’ai vécu » .

Jamais assez, mais tout de même.

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