L’Institut Diderot (http://www.institutdiderot.fr/) a organisé le 7 février 2011 au Sénat à Paris une journée sur le thème « L’avenir du progrès ». Une vingtaine d’intervenants ont représenté autant de disciplines différentes s’interrogeant sur le sens du progrès dans nos sociétés. Le court film sur Dailymotion donne un aperçu de la philosophie des débats.

L’idéologie du progrès a été un moteur important du développement en occident. A partir du 19ème siècle cette idéologie du progrès scientifique et technique s’est même largement substituée aux religions. La croyance au progrès s’est progressivement effritée vers la fin du 20ème siècle et au début du 21ème. Les  principales causes de ce pessimisme sont la prise de conscience des menaces  pour la planète engendrées par la technosphère ainsi que les dérives du capitalisme, sources de nouvelles pauvretés plutôt que de progrès social. Les pays  émergents (Chine, Inde), accaparés par leur développement immédiat à deux chiffres, semblent moins pessimistes. L’optimisme de certains intervenants semblait davantage relever de l’autosuggestion que basé sur de réelles perspectives en Europe.

Je me garderai de décortiquer tous les arguments entendus au cours de cette journée et j’évoquerai plutôt mes réflexions que ceux-ci ont suscitées.

Je propose l’hypothèse que tout progrès, ou plutôt toute évolution de l’humanité, a toujours eu pour base des objets matériels. Leur utilisation a entrainé les transformations des savoirs, des valeurs morales et des organisations sociales. Il est inutile de détailler les révolutions sociétales induites ainsi par le feu,  les métaux, la houe, la charrue, les armes de toutes espèces, les engins de levage, l’imprimerie, la lunette astronomique, le microscope, la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’électricité, les vaccins, l’assainissement, l’eau potable,  les appareils électroménagers, l’électronique, l’internet, etc. Les temporalités liées à ces techniques sont très longues pour les plus anciennes et extrêmement courtes pour les plus récentes. L’agriculture, d’une part, a mis plusieurs siècles pour s’acculturer  à travers l’humanité entière depuis son berceau situé quelque part en Chine. D’autre part les formes sociales qui en étaient issues ont perduré pendant des millénaires. L’industrie, dont le début correspond à l’invention de la machine à vapeur au 18ème siècle, s’est diffusée en moins d’un siècle à travers le monde. Aujourd’hui, les innovations dans les domaines des technologies de l’information connaissent une diffusion mondiale en quelques jours. Elles transforment en permanence le quotidien de milliards de personnes.  Cet emballement, qui ne semble pas vouloir s’arrêter, pose de nombreuses questions : Existe-t-il une vitesse limite des changements technologiques et sociétaux ? Si oui, comment se manifestera-t-elle ? Comment peuvent fonctionner des sociétés en mutation rapide incessante où tout se sait immédiatement et se mémorise éternellement ?

Toutes les innovations techniques perdurent grâce à leur utilité et parfois à leur vertu. Elles ont toutefois chacune des effets pervers plus ou moins maîtrisés. Elles s’accompagnent en général de tout un spectre de mauvais usages allant de l’affairisme débridé à la grande criminalité en passant par l’instrumentalisation par des pouvoirs, par des lobbies ou par la mainmise étatique. On constate que les perversions possibles des techniques augmentent de plus en plus rapidement au cours de l’histoire et à mesure de leur sophistication. Il n’y a aucune commune mesure entre les risques sociétaux d’internet et ceux de la houe du néolithique. Heureusement les grands dictateurs du 20ème siècle ne disposaient pas des technologies de l’information numérique actuelles. Le « cloud computing » (l’’informatique décentralisée) vigoureusement promu aujourd’hui par l’industrie numérique avec des affichages vertueux, constitue-t-il  l’instrument ultime de contrôle mondial par Big brother et la fin de la diversité humaine ?

Susan Blackmore (http://www.ted.com/talks/susan_blackmore_on_memes_and_temes.html) a développé le concept de « tème » qui est l’équivalent pour la technique des « mèmes » développés par Richard Dawkins pour les réplicateurs sémantiques. Les tèmes ou les mèmes sont des objets, ou des catégories d’objets matériels ou immatériels qui prolifèrent comme des virus en se réplicant à l’infini. Ils se servent d’organismes hôtes, en l’occurrence la société humaine. Ils mènent leur évolution en symbiose avec leur hôte sans que celui-ci ne puisse vraiment les contrôler. L’exemple de tème le plus immédiat est l’automobile qui s’est diffusée à plus d’un milliard d’exemplaires à travers le monde en le façonnant sans qu’aucun pouvoir politique ne puisse l’empêcher. Il en est de même pour l’imprimerie ou internet. Dans le domaine sémantique, les mèmes, tels que les concepts de démocratie, de droits de l’homme, d’écologie ou d’éducation se frayent, avec plus ou moins de difficultés sans doute, des places de plus en plus importantes dans le concert des nations. Les mèmes  symboliques vertueux percolent plus lentement que les tèmes technologiques, mais ils évoluent en symbiose comme semble le montrer  le rôle des réseaux sociaux informatiques dans les  récentes transformations politiques en Afrique du Nord.

Il est pratiquement et théoriquement impossible de connaître les conséquences à long terme de la des interactions complexes entre tèmes et mèmes. Cette complexité et l’imprévisibilité sont particulièrement grandes aujourd’hui. La mondialisation des interactions ajoute une dimension telle qu’il est encore plus difficile d’imaginer ce qu’il peut advenir des avancées techniques et sociétales. Les physiciens ont théorisé les phénomènes d’émergence. Le fonctionnement d’un système global ne peut pas se déduire du fonctionnement de ses composants. De nouvelles logiques apparaissent lorsqu’on passe du local au global.

Alors que penser, que dire, que faire face à la vitesse de l’évolution et des transformations sociales, face à l’inflation des informations mondialisées ?

La boîte de Pandore est ouverte, elle donne le vertige.

08 02 2011

Publicités