C’est un risque que d’écrire sans le bon recul dans la tourmente d’une actualité mondiale agitée. Un séisme vient de se produire le 11 mars 2011 au Japon entraînant un tsunami causant des milliers de morts et de sans abris. Les centrales nucléaires ont été touchées également. Elles se sont arrêtées automatiquement mais leurs systèmes de refroidissement, indispensables même à l’arrêt, ont été détériorés ou ont perdu les sources d’alimentation électriques des pompes.

Les concepteurs n’avaient apparemment  pas prévu l’occurrence d’un tsunami de cette ampleur.

Si les enceintes de confinement des réacteurs avaient tenu, la gravité de ces accidents se serait située entre celle du réacteur de Three Mile Island aux Etats-Unis en 1979 et celui de Tchernobyl  en Ukraine en 1986. Le premier n’a pas fait de victimes, hormis les accidentés sur les routes dus à l’affolement. Le deuxième a causé une cinquantaine de morts selon l’Organisation Mondiale de la Santé, essentiellement parmi les  intervenants au moment de l’accident, des « liquidateurs »  plus ou moins bien informés des risques et plus ou moins bien protégés, mais certainement héroïques. Par la suite, un million de victimes ont été imputées au nuage de Tchernobyl, ou niées, par des groupes d’intérêts sur la base d’estimations plus ou moins théoriques.

A Fukushima si le combustible nucléaire stocké dans les réacteurs et dans les piscines de désactivation n’avait pas fondu par manque de refroidissement, l’absence  de victimes irradiées par ces accidents eut été à peu près certaine. Comme des fusions de gaines de combustible ont eu lieu, des quantités importantes de radioactivité ont été dispersées dans l’environnement, dans l’air, l’eau et dans les sols. On ne connaît pas actuellement les niveaux de doses auxquelles ont été exposées les intervenants et la population. On peut espérer qu’aujourd’hui au Japon, les moyens de détection des radiations, d’information du personnel et des populations, de protection et de remédiation seront à même de limiter le nombre de victimes directes et à long terme. La dispersion de la radioactivité à grande distance à travers le Pacifique ne devrait pas présenter de danger sanitaire réel outre les affolements injustifiés qu’elle entrainera. Malheureusement les vents d’ouest ne protégeront pas toujours l’arrière pays de Fukushima. Toutefois l’incidence d’un tel relâchement massif de radioactivité, même s’il ne fait pas de victimes objectivables, ce que tout le monde souhaite, sera incommensurable. L’affolement entrainera  certainement quelques accidents. On peut rappeler que des centaines de femmes en Europe ont avorté inutilement à l’époque de l’accident de Tchernobyl parce que certains les avaient convaincues qu’elles accoucheraient de monstres.

Cette catastrophe japonaise, initiée par un glissement de terrain sous-marin et souterrain, met en exergue la très complexe intrication des phénomènes auxquels sont confrontées les sociétés technologiques modernes. Le nucléaire, comme l’industrie, l’économie ou la politique, évolue par les crises. Selon la cindinyque, la science qui étudie et tente de modéliser les crises, celles-ci  sont en général déclenchées par un événement fortuit dans un contexte rendu propice à la rupture par la concomitance de multiples facteurs.

Cette intrication des facteurs de crise conduit à des injonctions contradictoires  dans leur prévention tant pour les individus que pour les responsables politiques et institutionnels chargés de l’intérêt public. L’énergie est au cœur du développement humain dans la civilisation actuelle.

Voici quelques données de cette équation insoluble du développement humain ;

–          L’humain a introduit la technosphère sur la planète Terre. C’est un processus anthropologique irréversible amenant des avantages à l’espèce humaine devant se protéger plus que d’autres contre la nature. Les constructions antisismiques et l’organisation sociale japonaises ont permis de limiter le nombre de victimes du séisme et du tsunami du 11 mars 2011 à quelques milliers, alors que le séisme d’Haïti, un pays pauvre, en janvier 2010 a causé 250.000 morts, même sans tsunami.

–          La technosphère, malgré bien des améliorations nécessaires, est la principale responsable du progrès humain en termes de santé publique, de travail physique, de droits de l’homme et de culture. Sans elle, qui remplace la force physique, l’esclavage existerait probablement encore comme institution officielle et mode d’organisation sociale.

–          Cette technosphère  s’accompagne de nombreux inconvénients souvent évoqués : grande consommation d’énergie et de ressources naturelles, destruction des écosystèmes et de la biodiversité, dérèglements climatiques, production massive de molécules chimiques dangereuses pour le vivant, production de déchets à l’infini, création de risques technologiques majeurs. Par comparaison un être vivant « naturel », végétal ou animal, consomme chaque année en énergie de l’ordre de grandeur de son propre poids en équivalent-pétrole ; de plus, cent pour cent de ses déchets sont recyclés par d’autres espèces vivantes. L’homo technologicus consomme entre 3 et 10 tonnes d’équivalent-pétrole par an. Tous les objets de son environnement quotidien ont nécessité pour leur mise à disposition au moins leur poids en équivalent-pétrole et en rejet d’oxyde de carbone dans l’atmosphère. Ils deviennent tous des déchets plus ou moins recyclables, plutôt moins. Les déchets représentent quelques tonnes par an et par personne. La croissance exponentielle de la population mondiale et l’accès à ce mode de vie avantageux pour beaucoup, augmente en permanence le nombre net de pauvres, pour qui la vie est un enfer.  La population mondiale augmente plus vite que la richesse. La technosphère humaine appartient probablement aux pires catastrophes écologiques dans l’histoire des espèces vivantes sur Terre depuis des millions d’années.

–          Les hydrocarbures (charbon, pétrole gaz) ont été essentiels dans le développement de la technosphère depuis l’invention de la machine à vapeur au 18ème siècle. Il est peu probable que les énergies dites renouvelables puissent prendre le relais pour faire face à la demande croissante de l’humanité de milliards de tonnes en équivalent-pétrole chaque année. Il est peu probable que l’on puisse développer (démocratiquement), sur la base des énergies renouvelables,  un modèle économique et social humain consommant dix fois moins d’énergie par individu et apportant autant de bien-être en terme de santé, de travail physique, de droits de l’homme et de culture. Mais c’est aussi sous la contrainte de la pénurie qu’émergeront de nouveaux modes de vie. Il est bon que des courants de pensée poussent dans ce sens, mais les utopies devraient toujours être promues avec sagesse et modestie et non pas devenir des totalitarismes ou renforcer les inégalités. Le nucléaire est à ajouter à la longue liste des maux nécessaires pour un plus grand bien, tels que la plupart des institutions humaines.

–          Le nucléaire présente des avantages et des inconvénients. Les avantages sont les grandes ressources de combustible disponibles, le faible coût de revient en raison de la grande quantité d’énergie productible, le peu de rejets de CO2, la relativement faible quantité de déchets, donc contrôlables. L’électricité d’origine nucléaire est l’énergie la plus raisonnable pour le chauffage, le transport et l’industrie en termes de pollution contrôlable, pour les villes notamment. Même un pape de l’écologie, le Britannique James Lovelock, aurait fini par reconnaître l’intérêt du nucléaire pour sauver Gaïa, la déesse de la Terre.

Les inconvénients du nucléaire sont d’abord son image dans l’opinion publique, peu aguerrie aux raisonnements complexes, surtout lorsqu’il s’agit de chiffres d’ordres de grandeurs des besoins énergétiques ou des risques. Elle réagit essentiellement à partir des émotions et des intérêts individuels immédiats. Les déchets nucléaires sont en débat depuis une quarantaine d’années. Il s’agit d’un problème politique et non technique. Les déchets nucléaires ne seraient nulle part mieux stockés que dans des couches géologiques profondes réputées stables depuis des millions d’années, ce qui est techniquement réalisable. Le vrai problème, semble-t-il, lié aux déchets et au démantèlement des centrales en fin de vie, dont on parle peu,  est la disparition possible au terme de dizaines d’années des instances responsables et des provisions financières nécessaires à ce moment-là. Les changements politiques ou la perte des provisions dans les marigots et casinos  de la finance mondialisée pourraient laisser en plan les déchets nucléaires de générations en générations.

–          Quant aux très rares accidents nucléaires des quarante dernières années, ils montrent que quelles que soient les mesures prises, il n’est jamais exclu qu’une conjonction d’événements vienne déjouer les probabilités et les pronostics optimistes des statistiques d’experts. Les comportements de la nature et ceux des humains échappent largement aux rationalités statisticiennes. La sûreté nucléaire est basée sur la défense en profondeur et la redondance des protections contre les accidents, c’est –à dire si une barrière est défaillance, une autre peu prendre le relais. C’est ainsi qu’on est arrivé à affirmer l’improbabilité de la plupart des scénarios accidentels. Il peut malheureusement survenir un événement, dit de mode commun, qui empêche l’ensemble des protections d’agir, comme la perte de toutes les sources électriques dans le cas du tsunami à Fukushima.

Tout ce qui peut arriver, arrivera un jour sous une forme ou une autre. Il s’agit alors de limiter les dégâts en apprenant à gérer l’imprévu. Contrairement à la plupart des accidents industriels majeurs, l’accident nucléaire peut conduire à des pollutions radioactives facilement mesurables sur de très grandes distances et à de très faibles niveaux de contamination, même s’ils n’ont plus d’effets sanitaires. Cette mesurabilité facile constitue un inconvénient, et un avantage selon le point de vue, que n’ont pas les pollutions chimiques  diffuses  rejetées par millions de tonnes chaque année dans l’environnement. Les installations nucléaires accidentées resteront inaccessibles pendant des siècles sans doute et leur élimination coûtera des fortunes, si tant est que quelqu’un veuille encore payer. Peut-être construira-t-on un jour les réacteurs nucléaires loin sous terre afin de mieux protéger le monde de surface de nombreux scénarios d’accidents improbables et afin de  faciliter le démantèlement final. A cet égard, on peut rappeler l’accident de fusion de cœur de réacteur en 1969 à la centrale souterraine de Lucens en Suisse qui apparemment n’a laissé aucune séquelle en surface. La mise en souterrain des réacteurs nucléaires augmentera momentanément le coût du kilowatt-heure, mais le diminuera sur le cycle de vie complet d’une installation. Chaque génération devrait laisser un environnement propre. Le meilleur héritage à laisser aux générations futures est de ne pas leur transmettre les malheurs.

La mise en souterrain des réacteurs nucléaires, même si elle est techniquement réalisable et rationnellement souhaitable pour les raisons évoquées n’améliorera pas nécessairement leur acceptation par le public. Elle risque d’en confirmer la dangerosité et le caractère infernal, comme le montre actuellement  l’opposition à l’enfouissement des déchets radioactifs.  L’imaginaire chtonien profondément ancré dans l’inconscient collectif ne se laisse pas simplement modifier par des agences de communication.

Si le nucléaire était appelé à remplacer les hydrocarbures dans les décennies à venir, il deviendrait sans doute aussi source de conflits autour des gisements de minerais.

Les réacteurs nucléaires ainsi que toutes les filières énergétiques devraient être développés en prenant en compte l’ensemble de ces facteurs esquissés ici et certainement d’autres encore.

–          La crise actuelle du Japon, est triple dans ses causes : séisme, tsunami, centrales nucléaires. Mais elle est encore bien plus multiple et  complexe, car elle interroge non seulement la société japonaise, mais encore l’humanité entière sur les modèles de développement et les représentations du monde, voire sur toute l’aventure humaine au cœur du vivant. La désignation de boucs émissaires ou l’anathème contre les mal-pensants est dérisoire au regard de ces questionnements. Par nos modes de consommation et tous les avantages que nous tirons de la technosphère, nous sommes tous embarqués sur le même bateau. Nous ne saurons toutefois  jamais pourquoi certains paient un tribut bien plus lourd que d’autres pour leur passage dans la vie. Peut-être simplement pour nous inciter à la solidarité.

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