Guercino 1650- St Jerome in the Wilderness

Les religions ont de tout temps accompagné l’évolution des sociétés humaines. Elles ont constitué des outils de normalisation des comportements individuels et collectifs. Cette normalisation n’est pas seulement de l’ordre de la loi, mais aussi de l’imaginaire, du sens, de l’épistèmê et de l’élan vital profond. Elles ont été structurantes dans les domaines moraux et matériels. L’enjeu du vivant en général et de l’humain en particulier est la lutte contre le chaos et le délitement. L’humain, du fait qu’il a goûté au fruit de l’arbre de la connaissance selon la Bible, est plus menacé de s’autodétruire que d’autres espèces vivantes. Sa prolifération actuelle, indiquée par l’explosion démographique depuis le début de l’ère industrielle, est issue de cette connaissance qui constitue également une nouvelle menace de destruction d’elle-même et de la nature.

Le recul des religions dans le monde n’est peut-être qu’apparent. Au niveau des institutions de régulation sociale, les systèmes économiques et politiques laïques semblent plus efficaces aujourd’hui, même si ceux-ci ont aussi bien des progrès à réaliser.

Les systèmes économiques et politiques laïques ont amélioré, mieux que les religions, l’accès au bien-être matériel et à une certaine justice sociale pour une plus grande part de la population. Ils ne répondent toutefois pas au besoin de transcendance qui semble inné dans la nature humaine. Les succédanés patriotiques, progressistes, artistiques, culturels, hédonistes, narcissiques n’y répondent que très partiellement et remplacent parfois une aliénation par une autre.

Les prophètes et les pères des religions, depuis la nuit des temps, semblent avoir eu des intuitions étonnantes concernant les techniques de régulation (ou de manipulation ?) sociétale dans des environnements où les moyens de communication ou de contrôle actuels n’existaient pas.

Les doctrines, les institutions, les rites religieux ont évolué dans le temps et l’espace selon des processus darwiniens de mutation et de sélection. Le relatif conservatisme des religions est apparent et en fait une stratégie de survie sélectionnée naturellement. Les sociétés et les individus ont besoin de racines et de traditions. Même dans les systèmes technologiques, les régulations doivent montrer une juste inertie.

Les grands textes fondateurs font passer des codes moraux et des normes à travers des histoires, souvent miraculeuses, étonnantes propres à  frapper et à émerveiller les esprits ainsi que pour en assurer la mémorisation et la diffusion.

Les théologies sont des constructions intellectuelles qui se veulent rationnelles, suffisamment complexes dans leur expression pour que les croyants en oublient les prolégomènes irrationnels.

Les institutions, les rites, les écrits, les édifices religieux constituent l’inscription dans le monde matériel des systèmes de la pensée religieuse. Une idée n’existe durablement que si elle est matérialisée ou métaphorisée.

Les édifices religieux, églises, temples, monastères, ont joué et jouent encore un rôle important dans la structuration symbolique de l’espace. Les villes se sont construites autour des cathédrales, les villages autour des églises et près des cimetières. Ces édifices ont souvent été construits en des lieux appréciés pour la beauté des paysages, mais bien sûr aussi sur des axes de communication et de commerce. Ils sont en principe des lieux de sérénité, des représentations de ce que pourrait être le ciel promis au croyant fidèle. Leur symbolique contribue à légitimer l’autorité, la hiérarchie sociale et la soumission de l’individu à un ordre supérieur. La ressemblance de l’image du ciel avec les hiérarchies humaines sous-entendent que celles-ci possèdent une légitimité d’origine divine. Les lieux religieux sont des piliers matériels aux fonctions virtuelles de l’édifice social. Ils sont l’âme dans l’espace social qu’aucun succédané n’a su remplacer, bien que sérieusement en concurrence, aujourd’hui, avec les grandes surfaces marchandes.

Les croyances et pratiques religieuses contribuent souvent à l’hygiène mentale individuelle et collective, bien qu’elles puissent également être sources ou alimenter des délires individuels ou collectifs.

Les injonctions morales contribuent à pacifier les rapports humains. Sans elles les humains se seraient probablement déjà entièrement entre-massacrés. Les lois laïques ont pris le relais dans ce sens.

La confession des péchés chez les catholiques était certes une technique de contrôle social sur un territoire. L’Eglise était, dit-on, opposée au développement du chemin de fer au 19ème siècle car il permettait aux gens d’aller se confesser ailleurs… Le besoin de confession est remplacé aujourd’hui par la multiplication des psychothérapies. La confession, la prière et autres exercices spirituels expiatoires, de prise de recul, de lâcher prise ou de soumission à un sur-moi ont certainement des propriétés bénéfiques pour l’hygiène mentale. Les rites religieux collectifs, telles que les cérémonies, les processions, les pèlerinages inscrivent une normalité dans le corps et dans l’esprit de l’individu. Les psychothérapies modernes sont inspirées par les pratiques religieuses. La prière, la méditation, les chants, les marches, les gestes rituels, les icônes, les ambiances de ferveurs collectives, le partage, la consommation de nourritures symboliques, les odeurs d’encens, etc. trouvent leurs avatars dans ces psychothérapies. Il serait intéressant de connaître objectivement l’impact des pratiques religieuses sur la santé mentale. Il est possible que celles-ci contribuent à canaliser les délires des malades.

César a autant besoin de Dieu que l’inverse. Ils sont les garde-fous et les moteurs l’un de l’autre. Il faut accepter que le monde réel fonctionne et évolue depuis toujours grâce à la trifonctionnalité de la matière, de la raison et de la transcendance. Le Bien c’est peut-être l’équilibre des trois.

Publicités