« Tout est poison, rien n’est poison, tout dépend de la dose », disait Paracelse (1493-1541)

Il s’agit ici de la toxicité des rapports humains et non pas de la toxicité des nuisances physico-chimiques de notre environnement.

Apparemment chacun au cours de sa vie est confronté la toxicité d’autrui et de la sienne.

Bien des vies évoluent d’un bout à l’autre dans des ambiances conflictuelles génératrices des stress, de désespoirs ou de maladies. L’ordre social semble globalement profiter des conflits entre les individus qui le plus souvent intériorisent leurs souffrances. Il se dégage des clivages sociaux entre les rôles de bourreaux et de victimes. Selon les circonstances, un individu donné peut être victime ou bourreau. Certains sont victimes au travail et bourreaux à la maison.

Le problème pour l’honnête homme est de ne devenir ni victime ni bourreau. Le chemin d’une vie vertueuse ou chanceuse selon cet objectif est tortueux.

Nous pouvons être toxiques plus ou moins volontairement d’abord pour nous-mêmes, pour notre entourage familial et de travail ou pour l’ensemble de la société selon le degré de nos responsabilités.

Le narcissisme semble être le principal facteur de toxicité d’un individu. Il conduit à la démesure du pouvoir et à l’insensibilité à la souffrance des autres. Le narcissisme s’appuie également sur l’auto-commisération, sur le sentiment paranoïaque de persécution. La plupart des narcissiques portent une grande part de la responsabilité de leur état.

Certains individus sont toxiques parce qu’ils sont eux-mêmes soumis à des contraintes excessives par la hiérarchie de leur travail ou les ennuis du quotidien. Certains milieux professionnels ou administratifs sont bâtis autour d’une cascade de mépris du haut en bas de la hiérarchie. C’est évidemment l’usager ou les lampistes en bout de chaine qui subissent au maximum les humiliations et contraintes qui ont souvent été amplifiées à chaque étage de la hiérarchie descendante.

Des gens plus ou moins reconnus comme malades et pas nécessairement responsables de leur maladie peuvent s’avérer toxiques pour leur entourage par leur agressivité ou leur comportement asocial, voire délinquant. Leurs cas sont délicats à traiter car la maladie, qui reste parfois un non-dit,  est rarement reconnue officiellement et  parce que leur entourage familial ou professionnel veut les protéger ou se préserver lui-même. Les membres toxiques d’un groupe sont protégés parfois par compassion, parfois par solidarité de groupe, parfois pour préserver l’honneur du groupe, parfois parce que l’individu toxique a d’importantes capacités de nuisance si le groupe s’en sépare. Exemples : Bien des femmes battues par des maris alcooliques ne peuvent s’en séparer pour des raisons économiques, mais parfois aussi à cause de leur propre penchant à l’auto-destruction. Les pervers narcissiques, dirigeants d’entreprises ou de services, sont en général suffisamment intelligents pour dorer leur image et  pour qu’on ne puisse rarement leur attribuer les ravages humains qu’ils causent, tels que les suicides à répétition parmi le personnel.

Une partie de la toxicité des personnes est transmise culturellement ; Jean-Jacques Rousseau disait que c’est la société qui corrompt l’homme. La perversion des valeurs, telles que l’honneur, le courage, la virilité, l’intérêt, la liberté conduit à des toxicités telles que l’agressivité, l’intransigeance, la violence, la vengeance, le machisme, la cupidité, l’égocentrisme. Les histoires familiales transmettent leur toxicité de génération en génération. De graves toxicités peuvent surgir d’événements dramatiques, tels que crimes, guerres, génocides, et se perpétuer sur des décennies.

Quel comportement adopter dans un environnement toxique ? Se soumettre, négocier, trouver un modus vivendi, s’en remettre à l’institution, ruser, se révolter, se mutiner, répondre par la violence, éliminer, fuir constituent le spectre des possibilités. Les révoltes frontales de l’individu face à l’autorité sont vouées presque toujours à l’échec. Au mieux elles en font un martyr reconnu ; mais combien de martyrs anonymes faut-il pour faire reconnaître une juste cause ? L’enjeu est la propre survie de chacun et du groupe familial, professionnel ou social au sens large. L’honnête homme choisira les solutions où il ne perdra pas son âme, où la fin ne justifiera pas n’importe quels moyens.

L’enfant est mal protégé contre les toxicités du milieu familial qui est le plus souvent globalement bénéfique. En général, mais pas toujours, un des membres de la famille assure la protection de l’enfant exposé. Certains enfants sont détruits ou reproduisent à l’âge adulte la toxicité, d’autres font preuve de résilience. Les enfants exposés ne sont pris en charge par des institutions, parfois elles-mêmes toxiques, que dans les cas dûment catégorisés de dommage avéré. Dans la plupart des cas l’enfant  et le protecteur doivent trouver un modus vivendi de moindre mal et fuir lorsque c’est possible. Il est important qu’au grand jamais un enfant soit amené à porter la main sur ses parents, mêmes si ceux-ci le mériteraient. La malédiction d’Œdipe n’est pas qu’une légende.

L’école est un lieu important de transmission du savoir et d’apprentissage de la vie sociale. Elle est porteuse également de son quota de toxicités provenant des enfants, des enseignants ou du système d’enseignement. Dans toutes les classes, des petits chefs peuvent semer la terreur en s’en prenant à des têtes de Turcs. Le système scolaire par la notation et le classement valorise les forts et humilie les faibles. L’enfant est généralement démuni vis-à-vis des dérives de pouvoir des enseignants, qui eux-mêmes subissent les sottises et le mépris suintant des hautes sphères bureaucratiques de l’Administration. Tous les enfants ne sortent pas psychologiquement indemnes des systèmes scolaires même s’ils y acquièrent  pour la plupart les outils intellectuels nécessaires à la vie en société. Il est important que les systèmes scolaires soient régulés par les syndicats d’enseignants et les associations de parents d’élèves. L’enfant quant à lui doit aussi apprendre l’effort, le respect de l’autorité et la résilience. Le bagage scolaire est une source de sens tout au long de la vie. L’école constitue aussi un rite initiatique d’entrée dans la vie adulte.

Les poisons de la vie professionnelle sont aussi multiples que les métiers, les positions hiérarchiques, les cultures nationales, les idéologies au pouvoir. Leurs dénominateurs communs sont l’exercice du pouvoir, le respect réservé à l’humain, les conditions de travail, les intérêts des actionnaires. Il parait de plus en plus évident que, dans le jeu hyperrationnel de la mondialisation, la personne est un simple outil de production interchangeable quel que soit son niveau de pouvoir. Il est pathétique que certains se comportent en janissaires d’un système qui peut les rejeter du jour au lendemain. Au niveau collectif, les gouvernements des Etats, les syndicats et les intellectuels,  bien souvent malades de leurs propres toxines, ont un rôle essentiel à jouer pour contrer la barbarie de la rationalité marchande. Au niveau individuel chacun doit travailler pour lui et ses proches, mais pour ne pas perdre son âme, choisir l’humain plutôt que le système.

Dans la vie de tous les jours, nous sommes confrontés à de multiples acteurs sociaux et économiques qui chacun distille sa dose de toxiques, souvent au nom d’un intérêt supérieur. Il s’agit de la plupart des administrations, des services publics ou privés (Electricité, gaz, eau, téléphone, poste, internet, transports aériens), des banques et assurances, de la magistrature, de la médecine, de la police, etc. Ils sont certes tous nécessaires, voire indispensables au fonctionnement de notre société et à notre bien-être. Cependant nous payons leurs services par de longues heures dans leurs files  d’attente, symbole de leur pouvoir, et en cas de problème par un combat du pot de terre contre le pot de fer. Le meilleur moyen de ne pas être exposé à leurs fourches caudines réglementaires et  à leur hubris hautaine et financière, voire roublarde, est de ne pas avoir à faire à eux, ou le moins possible.

Les idéologies politiques, religieuses ou médiatisées, lorsqu’elles ne sont pas carrément criminelles,  portent en elles leur part de toxicité  sécuritaire, d’ostracisme, moraliste, etc.

Au hasard des rencontres chacun peut avoir à faire à une personne agressive. La meilleure protection est la courtoisie et la fuite en se disant que cette personne tombera tôt ou tard sur plus agressive qu’elle.

Les clans sociaux, familiaux, aristocratiques, intellectuels, professionnels, voire mafieux constituent des instances de solidarité pour leurs membres. Ils leur imposent des codes de conduite et d’enfermements parfois étouffants. Les évasions sont difficiles et les transgressions sont sévèrement réprimées par les janissaires de service.

Le milieu conjugal et familial constitue un des piliers du fonctionnement des sociétés. C’est en principe un lieu de solidarité, d’amour et de structuration de la personne, notamment de l’éducation des enfants. Comme tout système, la famille génère ses déchets toxiques. La cohabitation des êtres est sans cesse soumise à des forces centripètes de fusion et des forces centrifuges de séparation.

La sexualité humaine, qui est une des rares dans le monde animal à fonctionner en tout temps, incite au maintien de la famille. Elle possède une fonction d’empathie non uniquement liée à la reproduction. Différents facteurs naturels tendent à défaire les liens familiaux basés sur la libido. En effet, les mâles sont poussés par leur instinct à propager leur semence, tandis que les femmes sont davantage incitées à sécuriser la descendance de l’espèce. C’est sans doute pour cela aussi qu’elles sont attirées par les mâles dominants et portées vers la séduction. De plus tout se passe comme si les personnes qui vivent longtemps ensemble secrétaient quelque phéromone neutralisant le désir sexuel réciproque. Il s’agit sans doute d’une ruse ancestrale de la nature pour réguler les naissances. A cet égard, il est intéressant de noter que la nature a regroupé les organes sexuels et excréteurs nauséabonds à proximité les uns des autres, comme si les extrêmes du désir et du dégoût devaient aller de pair pour la régulation de la libido.

La baisse du désir sexuel intrafamilial, qui demeure souvent intact avec d’autres partenaires, est malheureusement trop subjectivement interprétée par les partenaires dans nos cultures et conduit à des situations dramatiques de conflits et de destruction mutuelle. Les violences conjugales sont souvent attribuées aux hommes. Les stratégies plus ou moins conscientes pour empêcher le partenaire de quitter le nid familial consistent à le détruire son image sociale. Le couple devient inexorablement un lieu de prise de pouvoir et d’assujettissement. La toxicité conjugale empoisonne souvent la vie des enfants. Il n’existe probablement pas de solution idéale à la coexistence harmonieuse des couples sur de longues périodes. Cette coexistence ou le divorce sont des moindres maux selon les situations. Les enjeux principaux du moindre mal sont la responsabilité des adultes vis-à-vis de l’éducation et de l’équilibre des enfants  mais aussi de leur propre développement personnel. La solitude qui résulte de la séparation est souvent toxique. Culturellement notre société semble progressivement vouloir séparer les différentes fonctions du partenariat conjugal en  entités de solidarité, de cellule sociale, de reproduction de l’espèce, d’éducation des enfants, et d’exercice des pulsions libidinales. Chacun réclame la liberté sexuelle pour lui-même mais a toujours tendance à vouloir contrôler celle de l’autre. Ce chemin de la liberté n’a pas de règles bien établies et ne doit certainement pas en avoir. Il sera toujours empoisonné.

L’hormèse (du grec hórmēsis, mouvement rapide d’impatience, du grec ancien hormáein, mettre en mouvement) désigne une réponse de stimulation des défenses biologiques, généralement favorable, à des expositions de faibles doses de toxines ou d’autres agents générateurs de stress. (Selon Wikipédia)


Certaines études sur les effets des rayonnements radioactifs indiquent que des souris préalablement irradiées à de faibles doses développent moins de cancers lorsqu’elles sont ensuite irradiées à de fortes doses. L’homéopathie semble également relever de cet effet d’hormèse. Intuitivement on peut extrapoler cet effet à n’importe quel aliment ou produit réputé toxique. L’absence d’eau comme l’excès sont mortels. En effet, la dose létale de l’eau DL50 > 90 ml·kg-1 (rat, oral), selon Wikipédia. L’absence comme l’excès d’exercice physique sont mauvais pour la santé. Un minimum de stress semble toujours nécessaire pour nous pousser à l’action.

On pourrait conjecturer que la toxicité sociale fait partie de la condition humaine et qu’elle a été sélectionnée dans l’évolution de l’espèce comme globalement positive. Le problème est qu’elle est très inéquitablement et inhumainement répartie. C’est sans doute la répartition des toxicités et les résiliences inégales des individus qui fondent l’ordre social.

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