Dieu, en créant l’écosystème, a probablement dit : «Mangez-vous les uns les autres, mais raisonnablement ». Pour assurer l’évolution des espèces, il a institué le recyclage continu de la matière organique et la prédation, à côté des mutations aléatoires des génomes et leurs mélanges par la reproduction sexuée. Le cycle de naissance, de vie et de mort concerne non seulement le monde vivant, mais aussi la matière dite inanimée qui est sans cesse soumise à des processus de création et de destruction de formes. L’entropie, c’est-à-dire le désordre, est globalement croissante alors que localement de l’ordre se crée et s’auto-organise, avant de se défaire à nouveau. Les entités minérales, liquides ou gazeuses se transforment à toutes les échelles de tailles et de temps, de l’atome aux galaxies, de la microseconde aux temps géologiques.

Notre part animale humaine ne nous permet pas de survivre sans tuer. Nous tuons lorsque nous mangeons des végétaux ou des animaux, nous tuons lorsque nous écrasons des bestioles et des plantes  en marchant, en nettoyant ou en nous lavant. Notre système immunitaire gère en permanence et sans pitié l’équilibre entre les centaines de milliards de bactéries et virus qui contribuent au fonctionnement de notre organisme. Les groupes végétaux, animaux et humains combattent et se tuent les uns les autres pour maintenir leur identité collective. Vivre est une immense tuerie complètement amorale.

A partir de quel niveau d’organisation du vivant cette tuerie est-elle associée à la souffrance physique et mentale des victimes ? Y a-t-il souffrance sans conscience ? Y aurait-il des degrés de conscience de la souffrance ? Il parait évident que les animaux domestiques qui nous sont familiers (chats, chiens, animaux de ferme) connaissent la souffrance physique et morale. Leur capacité de conceptualiser apparemment limitée leur épargnerait les affres de l’angoisse face à leur destin lointain. C’est ainsi qu’ils se laissent domestiquer pour livrer leur force physique ou leur viande à l’homme. Pour l’animal, la domestication par l’homme est une bonne stratégie de survie de l’espèce en termes de protection contre les prédateurs et de disponibilité de nourriture. Très souvent toutefois la vie de l’animal domestiqué individuel est un calvaire à cause de la cruauté humaine.

Pour l’homme, l’émergence de la technologie dans l’écosystème naturel a permis l’explosion démographique et culturelle de l’espèce en même qu’elle introduit des perturbations catastrophiques au regard de l’évolution du reste des êtres vivant sur la planète terre. Par ses déchets, les destructions de certaines espèces animales et de leurs habitats, l’homme est en passe de se rendre responsable et coupable de la prochaine extinction massive des espèces. Certains spécialistes prédisent l’effondrement de l’écosystème marin dans les prochaines décennies à cause de l’acidification de l’eau et de la prédation humaine. Par effet domino, cet effondrement pourrait conduire comme dans des passés lointains à l’extinction de 95 % des espèces sur terre. L’homme pourrait disparaître à son tour par l’apparition d’épidémies incontrôlables.

Une grande partie des progrès culturels en termes d’éducation, de santé, de justice, d’émancipation, de démocratie sont largement redevables aux avancées technologiques. Les coûts écologiques, les souffrances infligées aux minorités humaines ou au monde animal sont le plus souvent occultés.

La technosphère humaine constitue une sorte d’espèce envahissante ou de cancer fulgurant en deux siècles affectant l’ensemble de l’écosystème terrestre, écosystème qui a mis des centaines de millions d’années à se mettre en place.

Toutefois, grâce aux moyens de diffusion des informations, ainsi que l’accès massif à la culture cette technostructure donne à l’humanité la possibilité de penser globalement son destin et se rendre compte des limites de son mode de développement.

Il faudrait concevoir une technosphère qui permettrait à la fois le même développement pour l’ensemble de l’humanité et une limitation des impacts environnementaux compatibles avec les capacités à long terme d’autorégulation de la biosphère et de la climatosphère. On voit mal comment empêcher les six milliards d’humains, et neuf milliards vers 2100, de désirer ou de pouvoir se passer de confort domestique, de moyens de transports rapides, de communications, de villes, d’emplois, d’éducation, de santé, de démocratie, etc.. Activités qui sont toutes consommatrices et destructrices de ressources naturelles ainsi que productrices de déchets et de produits toxiques.

Pour fixer les idées, il est bon de rappeler des ordres de grandeurs des consommations d’énergies et de productions de déchets de l’homo technologicus. Le Français consomme 4,3 tonnes d’équivalent pétrole par habitant et par an (Tep/hab/an) pour l’ensemble des activités individuelles et collectives. Pour l’Etats-Unis, c’est plus de 8 Tep/hab/an. Tous les objets de consommation ou d’infrastructure nécessitent de l’ordre de grandeur de leur poids en équivalent pétrole, à un facteur 10 près. La consommation d’énergie en Tep donne donc une indication du tonnage de déchets produits par chaque homo techologicus, qui est de 4 tonnes par an par habitant en France. Ces déchets ne sont malheureusement de loin pas tous recyclables. Bien que certains soient inertes vis-à-vis de l’impact sur la nature, quelques dizaines de kilogrammes par habitant et par an de déchets toxiques se retrouvent dans la nature. La conversion des 4,3 Tep/hab/an donne une consommation de puissance moyenne instantanée d’environ 5000 watts pour chaque homo technologicus, alors que sa consommation à l’état naturel serait d’environ 100 watts. Le coût énergétique de la civilisation technologique en France est donc de cinquante fois celle de l’état naturel (100 fois aux Etats-Unis). Ces 5000 watts par personne sont fournis aujourd’hui encore pour l’essentiel par le pétrole, le charbon, le nucléaire. Quand ces énergies ne seront plus disponibles par épuisement des ressources, par coût exorbitant ou par refus idéologique, il faudra recourir aux énergies renouvelables et à la baisse de la consommation. Supposons qu’une baisse de la consommation jusqu’à 1000 watts par personne soit possible sans effondrement de l’économie et des valeurs démocratiques, alors il faudra tout de même pour chaque habitant un are (100 mètres carrés) de panneaux solaires (rendement 10%), ou bien une chute d’eau de 10 mètres de 10 litres par seconde, ou bien quelques hectares de culture pour du biocarburant ou bien une grosse éolienne de 2 MW (rendement 25%) pour 500 personnes. Ces chiffres, qui sont des ordres de grandeurs, sont à multiplier par le nombre d’habitants, donc 60 millions en France. Les énergies renouvelables mises en œuvre massivement et exclusivement pour assurer une existence digne à l’ensemble des humains auraient également des impacts catastrophiques sur la nature et sur les humains eux-mêmes.

Il faudrait bien sûr se garder des totalitarismes écologiques qui ne manqueront pas de vouloir s’imposer si le collapsus de notre système se confirme. Des solutions émergeront peut-être par des processus de prise de conscience collective venant de l’ensemble de la société ainsi que de ses dirigeants. Du bas vers le haut et du haut vers le bas. Il faudra sans doute réapprendre la sobriété, revoir les rapports culturels à la possession des objets de consommation.

La plupart des religions, des politiques, des institutions, des acteurs économiques se préoccupent prioritairement du maintien de leurs pouvoirs.

La plupart des individus sont prioritairement préoccupés par leur survie et le bouclage de leurs fins de mois en se battant quotidiennement contre les tracasseries professionnelles, familiales, administratives ou de voisinage. Au-delà de la satisfaction des besoins élémentaires, la culture ambiante leur fait croire qu’ils peuvent accéder à une reconnaissance sociale par l’exhibition d’objets ou de comportements de consommation parfois luxueux et au-dessus de leurs moyens.

La reconnaissance sociale depuis la nuit des temps est fonction des objets et des modes de vie que l’individu peut afficher. Le mimétisme social génère une spirale de consommation sans fin. Il semble difficile de priver les individus et l’ensemble des sociétés de ces rêves. Les sociétés qui le font autoritairement sont tristes et totalitaires.

Aucune solution sereine n’est en vue face aux défis posés par l’avenir de l’humanité. Il faudra passer à travers les crises avec de nombreuses victimes innocentes comme ce fut le cas tout au long de l’histoire du monde.

On ne peut que plaider pour une éthique de moindre mal basée sur le réalisme, la raison et l’empathie. Le réalisme accepte le pragmatisme, que l’idéal n’existe pas, ni le risque nul, ni l’injustice. La raison doit être prioritaire sur les croyances, les fantasmes, les peurs, les populismes et démagogies. L’empathie devrait présider aux rapports entre tous les hommes embarqués sur la planète terre, ainsi qu’avec tous les êtres de la biosphère. Il serait utile d’élaborer des codes et des rituels de courtoisie entre l’homme et la nature. Et pourquoi ne pas chercher du côté des spiritualités panthéistes ? Une écospiritualité ?

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