Le jésuite et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) a développé les concepts de noosphère et de point oméga. La noosphère, introduite en 1922, est la sphère de la pensée humaine. Celle-ci débute par l’homo sapiens sapiens, celui qui sait qu’il sait, puis se poursuit par l’invention de l’écriture, d’outils et de culture. Son stade actuel de développement est marqué par l’explosion d’internet au niveau mondial qui permet la mise en synergie des informations, des connaissances et des intelligences. Le point oméga  correspond au niveau maximum de complexité et de conscience vers lequel l’univers semble converger.

Je vais tenter de faire converger ces deux concepts avec celui de la trifonctionalité (matière, raison, empathie) que j’ai déjà évoquée dans de précédents textes. Il y est postulé que le réel à toutes les échelles de tailles de temps et d’organisations est animé par cette trifonctionalité  générique, qui prend des formes spécifiques pour chacune d’elle. Il existe des formes d’intelligences à toutes ces échelles. Le propre des intelligences est la capacité de représenter dans un espace virtuel la réalité matérielle pour agir sur elle avec des moyens spécifiques. L’action de l’intelligence n’est donc pas entièrement déterministe elle permet des choix.

Pour Teilhard l’évolution possède une orientation. La trifonctionalité est le moteur de cet algorithme de la coévolution de la matière et de l’esprit.

On peut se demander pourquoi nos représentations mentales ou nos descriptions mathématiques des phénomènes naturels collent à la réalité jusqu’à un certain point. Nos représentations du monde ne sont pas que des illusions comme voudraient certaines doctrines. La preuve en est que la technologie humaine est capable de transformer le monde et fabriquer des machines qui objectivement fonctionnent indépendamment de tout observateur. Ces machines n’ont bien sûr de sens que pour les humains qui les ont construites. Elles sont au demeurant le plus souvent des calamités pour le reste de la biosphère.

Nos représentations mentales et nos  modèles mathématiques du réel  sont issus des interactions électrochimiques des centaines de milliards de neurones dans nos cerveaux et des interactions avec l’environnement social et culturel. La pensée est une propriété émergente d’interactions au sein de la matière. Quelle que soit l’échelle de taille, les interactions entre chaque entité, cellule ou particule sont en nombre très grand. Les représentations  sont d’abord incarnées dans des langages avant de servir à transformer l’environnement. Notre conscience humaine ne serait qu’une des consciences transformant le monde. La noosphère comporte toutes les formes de consciences qui animent la matière.

Les trois composantes de la trifonctionalité sont moins évidentes pour les autres formes de conscience que pour la conscience humaine.

En effet, la matière est objectivable par l’expérience quotidienne. Mais vers l’infiniment petit ou l’infiniment grand toute la matière n’est plus perceptible par nos sens. Au niveau atomique elle est tantôt onde, tantôt corpuscule ou énergie pure.  L’espace intersidéral est peuplé très largement (90 % ?) de matière mystérieuse

La raison, les logiques de fonctionnement de la matière inerte ou vivante est partiellement décryptée par les sciences, mais de grands mystères subsistent notamment vers l’infiniment petit ou l’infiniment grand ainsi que dans les mécanismes du vivant.

L’empathie, la sympathie ou l’antipathie, ne sont pas des caractères uniquement humains, ils semblent programmés au cœur de toute matière inerte ou vivante. La matière inerte, solide, liquide ou gazeuse ne se dilue jamais indéfiniment selon la loi de l’entropie croissante, elle a toujours tendance à former localement des conglomérats, des astres ou des atomes et des molécules. La nature fonctionne sur l’équilibre des attractions et des répulsions.  Le sens de la beauté ne semble pas être une exclusivité humaine. La nature l’a également inventée en dehors des sens humains : beauté de l’harmonie des orbites des planètes, de la douceur des climats, des cristaux, des paysages, des couchers de soleil, des plantes, des fragrances, des pelages d’animaux,  des vocalises des animaux. Cependant elle a aussi besoin la destruction et de la laideur répulsive.

A notre échelle humaine il semble assez évident que les rapports de l’individu avec le monde doivent intégrer ces trois composantes de la trifonctionalité. Les individus ou les sociétés qui fonctionneraient exclusivement selon une des composantes ne sont pas pérennes, voire dangereux.

L’évolution d’une noosphère s’appuie sur cette trifonctionalité depuis l’origine du monde. Sans cesse elle cherche l’équilibre entre ses composantes. C’est ainsi que la matière a pu se complexifier pour devenir vivante. Aujourd’hui l’homme oriente cette évolution par sa technologie, sa création d’intelligence et de pensée.

Y aura-t-il un point de convergence asymptotique, comme le pense Teilhard de Chardin ?

Il n’est pas sûr que l’intelligence humaine soit le nec plus ultra des intelligences au cœur de la matière de l’univers. Les mécanismes du vivant et de l’émergence de la conscience dépassent l’entendement humain. Le cerveau humain n’est capable que d’une représentation limitée de la complexité, alors qu’il exister des entités capables de gérer la complexité du vivant ou du climat terrestre.

L’horizon de l’action humaine sur la nature est essentiellement limité à la Terre. Il sait voyager vers les planètes du système solaire et exploiter les propriétés des atomes. Mais il existe une logique plus vaste qui relie chaque particule élémentaire à l’ensemble du cosmos. Par analogie on pourrait dire qu’il existe un lien entre chaque individu et l’ensemble du cosmos. Les croyants pensent que Dieu s’occupe autant du sort de chacun que de l’univers entier. Les chrétiens en particulier ont introduit la notion d’un Dieu trinitaire, le Père , le Fils et le Saint-Esprit qui pourrait bien constituer une analogie de la trifonctionalité où le Père représente l’empathie, le Fils incarné, la matière et le Saint-Esprit , la raison.

Le point oméga signifie-t-il la fin des temps ? Ce serait prétentieux de penser que l’homme en serait l’instrument primordial. Mais il est possible que l’homme coure vers l’asymptote de sa propre évolution. Il est en effet singulier d’observer avec recul les stades de cette évolution qui se raccourcissent à chaque saut  qualitatif. Chasse-cueillette : 300 000 ans ; agriculture : 30 000 ans ; écriture : 5 000 ans ; imprimerie : 500 ans ; industrie : 300 ans ; internet : 30 ans. La population, l’espérance de vie, les savoirs ont crû inversement proportionnellement à ces durées. On imagine mal ce qu’il peut y avoir de l’autre côté de l’asymptote.

Qu’aurait pensé le père Teilhard, mort en 1955, de la place d’Internet, apparu dans les années 1980, dans la noosphère ? Internet et l’ensemble des technologies de l’information portent en elles le meilleur et le pire, le meilleur pouvant s’avérer être le pire et le pire pas si mauvais que ça. Les applications sur la toile mises en œuvre par exemple par les géants Google, Youtube, Face book ou de Wikipédia constituent des phénomènes anthropologiques.

Les moteurs de recherches permettent de retrouver et de traiter rapidement n’importe quelle information sur n’importe quoi ou n’importe qui. Positivement, ce sont des outils d’accès aux connaissances pour tous et la mise en synergie de celles-ci et donc de créativité. Négativement, ils sont détournés pour le flicage des individus et les manipulations de masse par de la com’, le marketing ou la désinformation. On assistera probablement à une escalade technologique et législative pour déjouer ou pour renforcer à la fois le flicage et les manipulations. Les moteurs de recherches permettent de savoir qui s’intéresse à quoi.  Au demeurant toutes les activités sur internet de chaque individu peuvent être suivies et enregistrées. Les moyens de recherche (data mining), de traitement et de stockage permettent d’accéder à  n’importe quelle information en des temps très courts. Chaque individu peut être caractérisé par un certain nombre de données politiques, religieuses, habitudes culturelles, habitudes d’achats, compte en banque, voyages, fréquentations, etc. Le marketing, la police et les hackers connaissent l’individu souvent  mieux que ses proches. Cette connaissance basée sur des données traitées par des algorithmes  et des logiques bestiales est dangereuse pour les individus et les sociétés. Comme tout un chacun a des caractéristiques hors normes, le citoyen libre devra apprendre dès l’enfance à déjouer l’emprise de Big brother.

L’accès aux images fixes ou vidéos, souvent enregistrées partout dans le monde avec de petits moyens par des amateurs, ainsi que les blogs constituent également des sources d’informations pouvant être vertueuses tout comme des objets manipulés à des fins politiques ou délinquantes. Il bouleverse toutes les sociétés en remettant en cause ou en relativisant leurs fondements moraux, religieux ou politiques. Les vrais-faux complots, les vraies-fausses révélations, dans le genre wikileaks, font florès sur la toile. Ils sont devenus un mode d’influence sur le citoyen qui ne sait plus qui croire. La toile est le terrain de prédilection pour le complotisme et le populisme. La vérité est indécidable sur la toile.

Internet affermit l’hégémonie de l’anglais et de certaines langues dominantes comme le chinois ou l’hindi, mais contribue aussi au déclin et à l’extinction des langues minoritaires. Cette extinction des langues ne va pas dans le sens du progrès de la noosphère. La richesse de la noosphère est sa diversité. Internet est à la fois  un instrument d’uniformisation et d’expression de la diversité qu’il conviendrait de réguler. Mais il faudra aussi réguler les régulateurs qui veulent en prendre le pouvoir.

Les outils cartographiques qui permettent de zoomer et de se repérer par GPS sur n’importe quel point de la terre et du ciel contribuent à forger une nouvelle conscience de la place de chacun et de l’écosystème sur la planète. Les intentions de leurs promoteurs ne sont probablement pas aussi angéliques que ces utilisations publiques. La connaissance des territoires est essentielle à tout pouvoir. La géolocalisation des individus, des rencontres et des parcours constituent des atteintes à la vie privée.  Il est probable qu’à terme tout individu soit doté d’une biopuce, permettant son identification et sa traçabilité. On l’impose déjà pour les animaux domestiques et des puces de traçage sont prévues dans les cartes d’identités que chacun est censé porter sur soi en permanence.

Les moyens de communication de la parole, d’images, de messages ou de documents entre personnes et institutions par courriels, téléphones portables, par vidéos, par réseaux sociaux présentent des avantages de simplification de la vie, de rapprochement des gens, de possibilité de dialogue informel, etc. Ils permettent aussi de savoir qui dit quoi à qui et où.

Internet favorise le commerce des biens matériels et des services. Mais c’est aussi un outil au service de la spéculation financière ou sur les matières premières et agricoles aux mains de minorités qui siphonne les richesses.

Le fonctionnement des sociétés traditionnelles était régulé grâce à des constantes de temps des phénomènes relativement long, dans les échanges d’informations et de marchandises. Dans la noosphère cybernétique, tout peut se savoir immédiatement et entrainer des réactions instabilisantes. Rien ne s’oublie. Ce serait un bienfait si l’humain était vertueux par nature, malheureusement…

La noosphère cybernétique change non seulement la représentation du monde, mais aussi le statut de la personne, son identité, son droit à l’intimité, sa liberté, qui s’élargit et trace de nouvelles frontières. Il est intéressant d’observer combien les individus, du métro parisien jusque dans les contrées les plus reculées de la campagne africaine, acceptent de faire corps avec la technologie, les téléphones portables ou les lecteurs de musique. L’homme semble génétiquement conditionné pour fuir sans cesse l’ici et le maintenant.

La noosphère cybernétique est-elle un beau rêve ou finira-t-elle en cauchemar ? Elle se met en place par la séduction de l’empathie, du partage du savoir, de la vérité, de la relation humaine. Elle relève en fait de la brutalité d’enjeux financiers et de dominations considérables. Elle mécanise la société humaine. Donc selon le modèle  trifonctionnel, un peu d’empathie cache beaucoup trop d’intérêts matériels et de rationalité brutale. Espérons que ce n’est pas encore ça, le point oméga.

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