Des consciences multiples animent chaque individu. Selon des hypothèses déjà énoncées, il existe des formes de conscience à différents niveaux d’organisations de la matière fonctionnant à différentes échelles de taille et de temps. Ces consciences seraient mises en œuvre selon le principe de la trifonctionalité de la raison, de l’empathie et de la matérialité. Chaque conscience possède une certaine capacité de représenter la réalité dans un espace virtuel et d’agir sur cette réalité.

C’est de l’individu et de la société qu’il sera question ici. L’épiconscience est la conscience qui englobe l’ensemble des systèmes de consciences auxquels l’individu est personnellement soumis.

Cet ensemble est constitué d’abord de la conscience du cerveau caractérisée par ses capacités de raisonnement, d’invention, d’autonomie, de volonté, de rapport avec son environnement social, de représentation et d’action sur le monde. C’est la conscience ordinaire dont le cerveau est le siège.

Ensuite, une partie de conscience est répartie dans l’ensemble du corps qui stocke des informations dans les organes et dans les cellules. Ces informations permettent notamment le fonctionnement « intelligent » du système immunitaire ou la régulation des multiples métabolismes nécessaires à la vie. Mais elles concernent aussi des émotions ou des comportements. La biogénétique indique que des phénomènes d’épigénèse se produisent consistant en l’activation dans les gènes, par l’influence de l’expérience de vie, de certaines propriétés vitales, ou morbides et létales, transmissibles sur plusieurs générations. Cette activation est induite par l’environnement. Chacun porte en lui des modes de fonctionnements particuliers hérités de ses ancêtres. Ces modes concernent, selon le concept de trifonctionalité, les fonctions physiologiques, intellectuelles et relationnelles.

Enfin une partie de la conscience émane de la conscience collective de la société dans laquelle évolue l’individu. Cette conscience collective est la résultante de l’évolution de la société. Les « épigènes collectifs » en sont les institutions, les corps constitués, les monuments, les législations, les codes moraux, la culture, les langues, les religions, les us et coutumes, etc. Ces épigènes sont transmis de génération en génération de lieu en lieu en se transformant et en s’adaptant.

Le soi de l’individu est donc conditionné par les différentes composantes de cette épiconscience dont les sièges sont le corps, le cerveau et l’environnement. La part qui dépend de son libre-arbitre uniquement est relativement faible par rapport à la totalité des mécanismes en jeu. Cette épiconscience apporte des avantages indispensables pour la survie de l’individu et de l’espèce. Elle œuvre dans l’ensemble du monde vivant, végétal et animal. Les techniques et pratiques, parfois complexes pour la survie, semblent innées et sans apprentissage particulier comme l’embryogenèse, les métabolismes, la succion des bébés, les pratiques sexuelles, la défense du territoire, l’élaboration du moi, la sociabilité, la séduction, l’utilisation d’outils, la fabrication des nids et les migrations des oiseaux, etc.

Selon Wikipédia, la psychogénéalogie est une théorie développée dans les années 1970 notamment par le Pr Anne Ancelin Schützenberger (Université de Nice) d’après laquelle les événements, traumatismes, secrets, conflits vécus par les ascendants d’un sujet conditionneraient ses troubles psychologiques, ses maladies, et ses comportements étranges ou inexplicables.

Il existe une conscience transgénérationnelle dont les supports mémoriels sont soit explicites soit implicites dans les comportements ou dans les langages. Cet implicite est une partie de l’inconscient des psychanalystes. Cette conscience agit dans la durée sur la matière vivante, sur les comportements conscients ou inconscients, sur la santé physique et mentale des individus. Elle semble fortement marquée par ce qui relève de l’émotion, de la peur, du chagrin, de la violence de la maladie. La conscience du cerveau est programmée pour oublier relativement rapidement les émotions tandis que cette conscience transgénérationnelle semble gravée dans le corps et dans les mécanismes épigénétiques transmissibles entre générations. Les informations passent sous forme de potentialités qui se réalisent plus ou moins aléatoirement selon l’individu et son environnement. Les maladies physiques ou mentales, les comportements ou les talents se réalisent en fonction d’alchimies où interviennent le hasard, la nécessité ou le libre-arbitre de l’individu et de l’environnement.

Peut-on orienter les prédispositions écrites à l’encre invisible dans l’épiconscience ? C’est sans doute le principal rêve de l’humanité depuis la nuit des temps. Les religions, en invoquant les dieux, les sciences plus ou moins ésotériques, en proposant des techniques prédictives ou divinatoires, les multiples thérapies et psychothérapies, en proposant des modèles de santé, ont toutes cherché à soulager la grande misère humaine, résultant de la face sombre de l’épiconscience. Cette épiconscience ne fonctionne pas toujours dans l’harmonie ; les crises, les maladies, les dysfonctionnements participent à son évolution.

Tous nos ancêtres, ceux de notre lignée génétique comme ceux de nos groupes d’appartenance ont laissé de bonnes et de mauvaises traces dans la mémoire de l’épiconscience. Ils ont été l’ange et la bête, la victime et le bourreau, le héros et le lâche. Ils ont assisté à des horreurs. Ils ont hurlé avec les loups, se sont tus ou ont affronté la meute. Leur vie a été globalement heureuse ou globalement un calvaire. Nous vivons avec toutes leurs traces qui conditionnent les bifurcations sur les chemins de notre destin, de notre normalité, de nos maladies, de nos talents.

L’épiconscience collective s’est enrichie tout au long de l’histoire humaine au travers des technologies et en particuliers des moyens de stockage et de transmission de l’information : contes, écriture, images, arts, imprimerie, photo, cinéma, radio, télévision, internet, réseaux sociaux. A chaque stade d’évolution ont émergé de nouveaux modes de vie et d’actions sur la réalité.

Les institutions religieuses et politiques constituent des cadres de l’épiconscience collective et dans une certaine mesure individuelle. Elles fonctionnent selon les modes de la trifonctionalité : elles s’inscrivent dans la réalité matérielle des temples et des palais, dans la rationalité des dogmes et des législations ainsi que dans l’empathie de la foi ou dans l’adhésion à des identités collectives. Elles instituent des pouvoirs sur les individus, parfois auto-proclamés ou scélérats. La peur, l’exclusion et la violence font également partie de leur rationalité. Les institutions sont en principe des guides et des garde-fous tant pour les dirigeants que pour les citoyens. Les démocraties n’ont pas toujours des dirigeants meilleurs que ceux des régimes totalitaires, mais ils sont mieux encadrés par de meilleures institutions. Les sociétés de part le monde sont très inégalement malades de leur passé, de leurs religions, de leurs institutions, des rapports entre les individus et les pouvoirs, patriarcaux notamment. Les rencontres des épiconsciences collectives sont parfois enrichissantes culturellement, parfois conduisent à des catastrophes humanitaires comme c’est actuellement le cas dans un certain nombre de régions dans le monde corrompues par l’exploitation des matières premières aux mains de seigneurs de guerre, de maffias, de trafiquants d’armes et de drogues.

Jusqu’où le libre–arbitre peut-il jouer ? Jusqu’où l’individu peut-il échapper aux fatalités des malheurs programmés dans les patrimoines génétiques ou dans les consciences collectives ?

Il ne faut évidemment se garder faire table rase du passé et des enseignements des ancêtres et de leur histoire, mais il faut les gérer en les rationalisant dans la mesure du possible. Ils font partie des choses qui ne dépendent pas de nous. Il ne faut pas se laisser submerger ou névroser par eux. Gérer la mémoire du passé consiste à en maîtriser le contenu émotionnel et le rationaliser. Le travail de mémoire dure dans certains cas plusieurs générations, c’est le cas des guerres, notamment de religions, des dragonnades, des génocides, de l’esclavage, mais aussi des violences familiales ou sociales. Les nationalismes tentent en général de refabriquer l’histoire en maquillant la vérité des faits. Les familles ont aussi leurs secrets. Certains secrets ou non-dits finissent par peser très lourdement et devenir sources de maladie pour les individus ou le corps social. Il faut tenter de rompre les spirales des malédictions. La mythologie grecque relate l’histoire des Atrides dans laquelle la malédiction des meurtres se propage sur plusieurs générations.

La fuite est parfois la solution, comme le propose Henri Laborit. Mais où qu’on aille, on emporte toujours une partie de l’épiconscience. Les millions de migrants dans le monde fuient bien sûr la misère matérielle ou la violence, mais aussi les névroses inscrites dans la conscience collective devenues insupportables. Mokhtar, dont j’ai entendu parler, aujourd’hui en prison en France pour trafics de drogue et violence, a assisté sur la place publique de son village en Kabylie à l’âge de neuf ans à l’émasculation de son oncle coupable d’avoir séduit une fille qu’il ne fallait pas.

La psychanalyse, les multiples psychothérapies, la spiritualité peuvent servir à la gestion de l’épiconscience. Grâce à son libre-arbitre, chacun porte une part de responsabilité dans la construction de l’épiconscience, de la sienne propre, de son environnement immédiat, de sa descendance et un petit peu de l’ensemble de la société. La première tâche est de prendre conscience de ce phénomène puis de ne pas retransmettre, si possible, les tares et les malheurs dont on a hérité de ses ancêtres et de l’environnement social.

« Chacun, quelle que soit sa vie, devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour se débarrasser de ses propres fardeaux et malédictions afin de ne pas avoir à les charger, à l’instant de quitter ce monde, sur le dos de son propre fils…Nos peines ne s’effacent pas avec nos existences, elles demeurent vivantes et nos enfants en héritent aussi naturellement que l’on hérite d’un terrain ou d’une maison lézardée. »

(Les 7 plumes de l’aigle – Henri Gougaud)

L’épiconscience collective doit se défendre sans cesse des dérives des pouvoirs qui ont tendance à s’autosacraliser jusqu’à la folie destructrice. Ces dérives s’appuient souvent sur le populisme qui  semble être une des pathologies de l’épiconscience collective. La démocratie, avec le suffrage universel, la séparation des pouvoirs, l’alternance de leur exercice, la liberté, la diversité des opinions, la solidarité, constituent les ingrédients précieux à une relative harmonie entre le collectif et le personnel.

Il existe des épiconsciences propres à chaque individu et à chaque groupe qui fondent leurs identités et leurs spécifiés, en bien ou en mal.

Publicités