La vacuité est un des trois principes métaphysiques, avec l’interdépendance et l’impermanence, mis en valeur par le bouddhisme. Ces deux derniers sont relativement faciles à conceptualiser. L’interdépendance dit que tous les êtres, les objets et les idées sont reliés entre eux à toutes les échelles de temps et de taille de l’univers. L’impermanence dit que tout naît, vit, se transforme et meurt. La vacuité est plus difficile à cerner surtout quand elle stipule que rien n’existe ou que tout n’est qu’illusion. Ce principe est peut-être un koan, une aporie destinée à déclencher la méditation. Le champ sémantique de ce terme de vacuité est assez vaste, il inclut le néant, le vide, le rien, le zéro, le non-être, le non-existant, le non-soi, le non-agir, la cavité, le manque, le négligeable, l’inconsistant, le non-pertinent, l’écart, l’innommé, l’immatériel, etc.

Je me propose d’examiner un certain nombre de domaines où ce concept de vacuité ou de ses synonymes revêt quelque pertinence.

La matière est essentiellement constituée de vide depuis le niveau atomique jusqu’au niveau interstellaire. Pour l’atome d’hydrogène, composé d’un proton et d’un électron, ce dernier 1836 fois plus petit que le proton, tourne dans une sphère 40.000 fois plus grande centrée sur ce proton. Le vide interstellaire est de l’ordre d’un atome par centimètre cube. Le vide absolu n’existe pas. La mécanique quantique a démontré la double nature ondulatoire et corpusculaire de la lumière et des particules au niveau atomique. De par sa nature ondulatoire la matière est donc du vide selon le mode d’observation. Le principe d’incertitude de Heisenberg, qui dit que le produit des incertitudes sur l’énergie et sur le temps de manifestation d’une particule est supérieur à zéro, implique le phénomène de fluctuation du vide, qui cause l’apparition fugace de particules dans ce vide. L’effet Casimir qui se manifeste par une force d’attraction entre deux miroirs face à face est expliqué par cette fluctuation du vide.

Par ailleurs l’hypothèse de l’existence de l’éther n’est aujourd’hui plus retenue pour expliquer la propagation des champs électromagnétiques. Les ondes radio ou la lumière se propagent dans le vide absolu.

Les états solides, liquides gazeux de la matière sont fonction de la proportion de vide entre les atomes et les molécules. L’émergence du vivant sur terre est donc redevable autant à la matière solide qu’aux différents degrés de vides.

A notre échelle de taille humaine, c’est « le vide qui fait l’usage » selon la philosophie taoïste. Les exemples de vides sont multiples aussi bien pour les objets technologiques que pour les structures physiologiques des êtres vivants : les récipients, les tuyaux, les jeux techniques des mécanismes d’horlogerie, des moteurs ou des articulations.

Certains objets mathématiques ne peuvent exister que dans la réalité abstraite. Les nombres rationnels sont continus, on peut imaginer des nombres avec une infinité de décimales de sorte qu’il n’y ait pas de vide entre eux. De tels ensembles seraient inutilisables. Pour calculer il faut que les nombres soient séparés donc avec un nombre fini de décimales. En géométrie, par contre, le point, la ligne, le plan ont des épaisseurs nulles, matériellement ils n’existent pas. On pourrait dire qu’ils sont vides et pourtant on peut raisonner sur eux. Bien des objets mathématiques n’existent que dans le mode abstrait, même lorsqu’ils sont métaphorisés par des formules sur papier ou dans des programmes d’ordinateurs. Il existe des liens singuliers entre certaines représentations mathématiques et les phénomènes physiques,  les lois de la force de gravitation universelle qui est fonction du produit des masses et du carré de la distance de ces masses.

Le théorème de Gödel affirme qu’il existe des énoncés en mathématique dont ne pourra jamais déterminer l’exactitude en restant dans le cadre de la théorie en question. L’indécidabilité est une forme de vacuité qui se rencontre dans d’autres domaines que les mathématiques. Toutes les théories ou idéologies rencontrent des faits où elles se mettent en contradiction avec elles-mêmes.

Le vide est un élément essentiel au fonctionnement de tout langage. Les mots d’une phrase, les notes de musique sont nécessairement séparés par des vides. La scansion des éléments de vide est indispensable à la compréhension et à l’harmonie.

Les êtres vivants sont soumis à des cycles d’activité et de non-activité journaliers ou saisonniers. Les phases de non-activité ne sont qu’apparentes, elles correspondent à la récupération et à la mise en ordre des énergies et des informations par des mécanismes spécifiques.

Le jeu social contient beaucoup de vanité et d’inconsistant. Mais si l’on éliminait toute forme de vanité, le monde cesserait probablement de fonctionner, à commencer par la reproduction sexuée des êtres.

La petitesse de notre place dans l’univers, la fugacité de notre passage dans l’existence, notre anonymat dans la multitude des êtres semblables ou le sens profond de nos vies qui nous échappe nous font ressembler à ces particules éphémères issues des fluctuations du vide. Notre matérialité fugace ressemble au vide. L’immatérialité de notre conscience nous confère peut-être et paradoxalement une dimension cosmique.

La vacuité accompagne les deux autres principes bouddhiques de l’interdépendance et de l’impermanence.

Les liens d’interdépendance de la matière dans l’univers ou des vivants sur terre sont de l’ordre des lois de la nature ainsi que de l’empathie qui sont pour l’essentiel immatérielles. Les lois de la nature découvertes ou peut-être à découvrir par la science humaine sont les mêmes d’un bout à l’autre de l’univers à toutes les échelles de tailles et de temps. Il existe toutefois des phénomènes émergents continuant à s’appuyer sur les lois fondamentales mais se complétant par de nouvelles lois. Le fonctionnement d’un organisme vivant, par exemple, respecte les lois physico-chimiques de la matière, mais fait appel en plus à des mécanismes spécifiques comme les métabolismes ou le système immunitaire. Il semble exister une nature duale de la matière constituée de la matière proprement dite et de l’immatérialité de ses règles de fonctionnement. Cet immatériel a besoin de la matière pour s’incarner. Il est écrit dans les codes génétiques pour les êtres vivants. Il est inscrit dans l’histoire, les mythes et les institutions pour les sociétés humaines. L’empathie et la compassion semble indispensable à la pérennité de tout système vivant. Mais peut-être aussi de l’univers entier.

L’impermanence se traduit par l’évolution permanente de la matière et de la conscience à travers l’émergence de nouvelles structures matérielles et immatérielles. Cette évolution n’est possible que si elle intègre l’oubli, la destruction et la mort, c’est-à dire un certain retour au néant. Ce retour au néant n’est jamais absolu. L’évolution se construit sur des restes du passé qui peuvent être des objets, des monuments, des histoires, des pensées ou des molécules ayant appartenu à des organismes vivants.

Ces principes d’interdépendance, d’impermanence et de vacuité peuvent fonder l’attitude philosophique et morale vis-à-vis du monde. Ils évoquent le nécessaire équilibre entre la force d’attraction ainsi que nos liens inévitables avec l’ordre du monde et la force de détachement.

Il n’est pas certain que la traduction des termes relatifs à la vacuité entre les langues orientales et occidentales revête les mêmes significations. Il semble en effet difficile d’admettre que tout n’est qu’illusion. La réalité que nous percevons est certes incomplète, voire fausse, mais le monde existe même en dehors de notre perception et de notre subjectivité. D’autres consciences que la nôtre font exister l’univers.

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