Comment caractériser le champ des possibles ? C’est le propos et la tentative de cet article.

L’univers semble depuis la nuit des temps construire, déconstruire et reconstruire la matière à la recherche de nouvelles combinaisons. Les nouvelles combinaisons s’inscrivent dans un champ des possibles. N’importe quelle combinaison n’est pas possible pour accéder à l’existence ou n’est pas suffisamment stable pour durer  et s’inscrire dans un ordre sur-ordonnée. Les structures de l’univers, des atomes aux galaxies en passant par le vivant terrestre, se sont constituées en domaines de fonctionnement très étroits par rapport à l’infinité des combinaisons possibles. Ces domaines représentent les champs des possibles. A priori, on peut distinguer quatre types de champs des possibles :

–          la matière dite inerte,

–          les espèces vivantes,

–          le monde de l’esprit (logique, mathématiques, cybernétique, concepts),

–          la technologie et les institutions humaines.

 La matière dite inerte est organisée entre le chaos et différents ordres quasi-parfaits à différentes échelles de tailles. L’ordre est en général représenté par des formes géométriques aux propriétés remarquables ou par des processus identifiables et descriptibles. Il n’existe probablement dans l’univers aucun objet entièrement chaotique ou rigoureusement ordonnés. La fumée, siège d’un désordre moléculaire, forme en fait des volutes géométriques à une certaine échelle de taille. Les planètes du système solaire, symboles de l’ordre immuable, quitteront un jour leur orbite. Les éléments chimiques de la table de Mendeleïev ainsi que les molécules qui constituent la matière, restent stables selon d’étroites règles de combinaisons, mais finiront par se désintégrer. N’importe quoi ne se combine pas avec n’importe quoi. Les quatre champs de la physique fondamentale (électromagnétique, gravitationnel, nucléaire et faible) en se combinant à différentes échelles d’organisation et de taille de la matière font émerger de nouveaux champs des possibles. Le cycle de l’eau sur terre est un processus qui s’inscrit ainsi dans un champ des possibles résultant de relations complexes impliquant aussi bien le système solaire que les propriétés physico-chimique de la molécule de l’eau H2O. Apparemment la terre est la seule planète du système solaire où l’eau a « trouvé » le champ des possibles d‘ordre climatique permettant un tel cycle.

Les espèces vivantes sont des structures moléculaires de différentes échelles de tailles capables de se reproduire. La frontière avec la matière dite inerte semble floue au niveau de certains virus. Cette frontière semble également floue entre le monde végétal et animal. Quand on entre dans les détails, la classification des êtres vivants devient très complexe. Le monde du vivant et chacune de ses catégories correspondent à un créneau du champ des possibles. Chaque espèce évolue de génération en génération en se déplaçant dans un champ des possibles. Dans le cas du vivant, on observe que ce champ est déterminé par des contraintes d’ordre physiologiques et environnementales. Chaque existence modifie le champ des possibles dans laquelle elle évolue. Le vivant a développé les facultés cognitives du cerveau de proche en proche au cours de l’évolution. Celles-ci s’inscrivent dans un champ des possibles.

 

Le monde de l’esprit comprenant la logique, les mathématiques, la cybernétique, les concepts d’origine humaine entretient des liens étroits avec la réalité matérielle du monde préexistante à l’homme et à celle engendrée par l’homme. Les logiques, les algorithmes, les concepts s’inscrivent également dans un champ des possibles. Ainsi les automates cellulaires créés sur ordinateurs ne fonctionnent en ne s’autorépliquant que dans certaines configurations limitées des algorithmes. La matière dite inerte, évoquée plus haut, est soumise à des lois physico-chimiques relativement rigoureuses, même si celles-ci autorisent le hasard et le chaos. Le monde de l’esprit humain explore le champ des possibles par la science, la philosophie, l’art, la spiritualité. Il forge des concepts et des objets qui font sens à un chaque stade de l’évolution. La technologie et les institutions sociales en sont partiellement la concrétisation.

Les technologies et les institutions humaines viables sont issues de l’exploration du champ des possibles. Tout comme les espèces vivantes, elles fonctionnent en soi et selon les contraintes de l’environnement qu’elles modifient en retour. Elles ouvrent de nouveaux champs des possibles souvent imprévisibles. Ainsi l’invention du transistor en 1947 dans les laboratoires Bell a ouvert la voie aux circuits intégrés et aux nouvelles technologies de l’information qui constituent un phénomène anthropologique et historique. Un moteur, un ordinateur ou un algorithme ne fonctionnent qu’en vertu d’un agencement très précis de leurs composantes et de leurs interactions avec l’environnement. Ils peuvent être frappés de pannes ou d’obsolescence et remplacés par de nouveaux appareils. A des échelles de temps et d’organisation, il en est de même avec les institutions humaines.

En fait le monde évolue dans un champ des possibles résultant de la combinaison de ces champs de la matière, du vivant, de l’esprit et des œuvres humaines qui co-évoluent. Les champs des possibles sont explorés de génération en génération aussi bien par les microstructures que les macrostructures. Les champs des possibles des microstructures et de macrostructures dépendent les uns des autres.

Ces évolutions s’appuient sur des algorithmes faisant intervenir des logiques elles-mêmes issues de champs des possibles. Ces logiques font intervenir des lois physiques, la raison, le hasard, la réalité matérielle dans des processus itératifs de mutations et de sélections. L’empathie, l’esthétique, la conscience morale, le bien et le mal sont intégrés dans les algorithmes mis en œuvre par l’humanité. Il semble toutefois que des variantes de ces composantes existent sous des formes spécifiques dans le monde minéral et animal. La beauté du minéral, des paysages, ou des animaux s’est développée avant l’apparition de l’homme. Bien des animaux, voire des plantes ont une vie sociale non simplement mécanique mais basée sur des liens d’empathie.

Existe-t-il un méta-champ qui structure des sous-champs des possibles propres à chaque domaine ?

La création du monde n’est pas seulement celle de la matière, mais également celle de ces champs des agencements possibles et pérennes de la matière et de l’esprit. Ces champs existent-ils de toute éternité ou bien s’inventent-ils au gré de l’évolution ? Mais alors cette invention relèverait d’un méta-champ, qui lui-même ne serait qu’un élément de champs en abyme.

L’interaction des champs de possibles fait émerger de nouveaux champs de possibles a priori non déductibles par la modélisation. Apparemment il n’existe pas de modèles permettant de prédire sur le long terme les champs émergents dans aucun phénomène physicochimique, biologique ou technologique. Les champs de possibles nouveaux émergent de l’interaction de systèmes non-linéaires différents. La matière et l’esprit constituent de tels systèmes non-linéaires en interaction.

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