La recherche du sens de la vie remonte probablement au temps où l’homme est devenu cet être qui sait qu’il sait, homo sapiens sapiens. Il a goûté au fruit de l’arbre de la connaissance qui constitue le saut qualitatif du métasavoir. Ce métasavoir n’a pas seulement fait émerger le concept de sens mais de proche en proche une foule d’autres concepts et de modes de fonctionnement de son système cognitif comme la symbolisation du monde, la quête spirituelle d’une transcendance ainsi que l’empathie, cette capacité de penser et d’éprouver ce que l’autre pense ou éprouve.

La quête de sens est un puissant moteur de l’évolution de l’humanité et de régulation des comportements individuels. Elle génère des rationalités qui organisent l’action et les savoirs. Elle s’inscrit dans toutes les créations humaines et dans les rapports entre elles. La matérialité est nécessaire à la pérennité du sens des concepts et des modes de fonctionnement des choses. Lorsque la matérialité disparaît, le sens du concept abstrait s’évanouit. Le sens des choses finit par être leur matérialité. Le matérialisme finit par être le sens de la vie. Le sens devient le « Dasein », « l’ici et le maintenant » des philosophes heideggériens.

On peut se demander si cette quête de sens est vraiment le propre de l’homme, voire si le sens est vraiment nécessaire à l’évolution du vivant. La science officielle stipule que l’évolution n’a pas de direction a priori, elle se fait au gré des mutations aléatoires et des sélections naturelles en fonction de l’environnement. Les milliards d’être vivants côtoyant actuellement l‘homme ou ayant vécu avant son apparition sont des acteurs du fonctionnement du monde qui ne se soucient pas du sens. Ils naissent, vivent et meurent. Ils servent de nourriture des uns aux autres dans un cycle perpétuel. Ils participent à des symbioses. Les centaines de milliards de bactéries et de bestioles vivant dans un corps humain participent à son fonctionnement. Ce fonctionnement n’est certainement pas l’objectif de la bestiole. Inversement la survie de cette bestiole est réalisée à l’insu de l’individu hôte. Tout se passe comme si la survie de la bestiole était issue d’une conscience  tierce  pour qui elle est porteuse de sens.

Le dieu Shiva préside à ce cycle de décomposition et de recomposition incessant. Le feu des décompositions réchauffe de nouveaux esprits.

Notre quête de sens semble une illusion féconde, dont l’horizon recule au fur et à mesure que nous avançons.

Le monde, hormis l’homme, peut-il vivre sans notion de sens ? Les religions proposent des sens transcendants répondant ainsi au besoin de métasavoir.

La quête de sens sur l’univers est peut-être hors de portée de l’homme ; mais peut-être pas. Dans l’ordre de la matière et du temps, l’homme est proche du rien dans l’univers âgé de quinze milliards d’années et comportant cent milliards de galaxies avec chacune cent milliards d’étoiles. « Mais c’est un  roseau pensant », disait Pascal. La conscience humaine, individuelle et collective n’est peut-être pas de l’ordre de la matière et du temps, bien qu’elle en soit tributaire. Elle a peut-être un sens obscur.

Ô nuit qui m’a guidé

Ô nuit plus belle que l’aurore

Ô nuit qui as uni l’ami avec l’aimée

L’aimée en l’ami transformée. 

Jean de la Croix (1542-1591)

 

Il se pose évidemment la question du sens des destins individuels. Ceux-ci sont très variés allant du globalement heureux à l’indicible atrocité de la maladie ou de la cruauté humaine. Chacun est partiellement responsable de son destin et de la perception qu’il en a. Mais les hasards de la vie jouent également un grand rôle. Il est facile de donner du sens au bonheur. Il est plus difficile d’en donner au malheur lorsqu’il frappe aveuglément et injustement. Le malheur individuel n’a souvent de sens que placé dans une perspective globale, historique ou anthropologique. La mort dans un attentat terroriste aveugle n’a pas de sens pour la victime ou ses proches. Pour le kamikaze, le sens est une illusion qui s’éteint avec lui. Pour le commanditaire, le sens c’est la stratégie guerrière. Pour l’histoire, c’est un simple fait qui peut ou ne peut pas en changer le cours. La maladie ou  le handicap irréversible et douloureux n’ont de sens éventuellement que par les liens d’empathie et de solidarité qu’ils suscitent.

Le sens de la vie gardera son mystère pour les vivants.

 

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