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Dans les salles de spectacle, les sièges des rangées successives sont souvent décalés d’une demi-place de manière à limiter la gêne visuelle des spectateurs par ceux du  rang devant eux. Quand on se déplace le long d’une rangée on voit apparaître des perspectives et alignements a priori imprévus des sièges. L’ordre simple de décalage des sièges sous-tend des ordres plus complexes. De la même manière les figures géométriques enseignées aux collégiens laissent apparaitre des  propriétés non immédiatement perceptibles, comme par exemple la rencontre en un même point des trois hauteurs d’un triangle.

Les nombres de l’arithmétique sont générés par un ordre simple : chaque nombre est égal au précédent + un. Or cette suite apparemment simple confère à chaque nombre des propriétés particulières qui font travailler les mathématiciens depuis des siècles. Par exemple les nombres pairs, impairs, premiers et beaucoup d’autres propriétés. En mathématiques donc, les propriétés nouvelles découlant d’un ordre de base sont consignées par des théorèmes.

La loi très simple de l’attraction universelle, qui dit que deux corps s’attirent proportionnellement au produit de leurs masses et inversement proportionnellement au carré de leur distance, structure l’ensemble de l’univers en créant des formes extrêmement complexes.

Lorsque plusieurs éléments interagissent, comme des atomes, des molécules, des cellules vivantes, des organismes vivants, des planètes, de nouvelles propriétés émergent qui ne sont pas déductibles des propriétés de leurs éléments constitutifs. Toutefois des liens profonds se maintiennent entre les micro- et les macrostructures. Si les propriétés des microstructures étaient modifiées, les macrostructures en seraient bouleversées. L’inverse n’est pas toujours vrai.

Des structures intermédiaires peuvent émerger s’appuyant à la fois sur des micro- et des macrostructures sur-ordonnées. Le cycle de l’eau sur Terre, indispensable à la vie, constitue un exemple des ces ordres parallèles s’imbriquant les uns dans les autres. La molécule d’eau a des propriétés physico-chimiques qui ne sont pas immédiatement déductibles de celles des atomes d’oxygène et d’hydrogène qui la constituent. Sa densité, sa viscosité, ses températures de congélation et de vaporisation et d’autres caractéristiques sont telles qu’elles sont à la base de la vie de la cellule élémentaire à l’organisme végétal ou animal. Mais ces caractéristiques permettent également le cycle de l’eau dans l’ensemble la nature, depuis les nuages, aux montagnes, aux rivières, jusqu’à la mer et retour aux nuages par évaporation. Dans ce cycle, grâce à ses propriétés de rétention dans les sols et d’écoulement relativement lent, l’eau est dispensée avec une certaine régularité permettant l’alimentation des espèces vivantes sur de vastes territoires de longues périodes de temps dans l’année. Le système climatique qui permet la régulation du cycle de l’eau est possible, quant à lui, grâce à l’existence de saisons et donc aux mouvements de la planète sur une orbite autour du soleil. Ces mouvements consistent en une rotation de la Terre en 365 jours autour du soleil et sur elle-même en 24 heures avec une inclinaison de son axe de rotation de quelque 23 degrés sur le plan de son orbite. L’axe de cette orbite autour du soleil est de 108 fois le diamètre du soleil. Si ces valeurs étaient sensiblement différentes, comme c’est le cas pour les autres planètes du système solaire, la température terrestre moyenne serait loin des 15° C, et l’eau serait soit entièrement solide, soit entièrement gazeuse. La vie telle que nous la connaissons serait impossible. Cet exemple de l’eau illustre l’intrication des ordres de natures différentes à différents niveaux d’organisation.

Tout se passe comme si les différents ordres bien que dépendants les uns des autres n’avaient pas « connaissance » des ordres sur- ou sous-ordonnés. Chaque élément fonctionne selon dans sa logique propre à son échelle de temps et de taille ainsi que dans le champ de contraintes de son environnement. La goutte d’eau dans un nuage « ignore » tout de l’atome d’hydrogène et du système solaire.

Cette représentation de systèmes intriqués est transposable au monde vivant des cellules aux organismes, aux groupes sociaux et à l’écosystème. Les organisations ou les technologies mises en œuvre avec un objectif donné engendrent des nouvelles organisations ou technologies inattendues. Les ordres engendrent de nouveaux ordres.

En tant qu’humains nous n’avons qu’une vision partielle des systèmes sous- et sur-ordonnés auxquels nous participons et desquels nous sommes tributaires. Les métabolismes de nos organismes fonctionnent largement à notre insu. Nous en savons certes probablement davantage sur notre univers que la goutte d’eau dans son nuage ou que la fourmi dans sa colonie. Nous pouvons supposer que la réalité dans son ensemble échappe et échappera probablement toujours à tout être.

Face à cette inconnue, les humains inventent des artéfacts comme le moi, Dieu, l’amour, le rêve, l’art, la science qui donnent du sens à la vie. D’autres artéfacts permettent le fonctionnement de la société humaine comme l’argent, la morale, les religions, les rites, les lois, les institutions, la technologie. La technologie informatique, basée sur le fonctionnement du transistor et de la logique binaire est en passe de transformer l’ordre mondial et anthropologique.

Ces artefacts sont des inventions humaines extrêmement fertiles et utiles. Ils sont la base de l’hominisation. Ils survivent à l’individu et évoluent d’âge en âge et de société en société. Les artefacts humains participent à l’évolution de l’univers.

La métaphore est un artéfact visant à donner une représentation partielle de quelque chose dont le sens ultime nous échappe. Il en est ainsi en particulier des divinités et d’un monde surnaturel ou paranaturel, qui existent probablement, mais qui ne nous sont pas accessibles. Les sciences et les religions nous ouvrent des fenêtres vers ce monde. A travers les artefacts des rites,  les religions induisent des normes au service d’ordres sociaux. Leur inspiration première remonte au chamanisme dont elles ont largement repris et normalisé les pratiques de rencontre avec le monde des esprits. La quête spirituelle, qui peut-être rapproche l’humain de la vérité ultime de la création, avance sur des chemins multiples pleins d’ambiguïtés. Elle est à la fois individuelle et collective, elle s’inscrit dans une culture donnée avec des rites spécifiques. Les religions, les institutions étatiques sont normatives. Ce sont artéfacts et des ordres parallèles émergeant du besoin de rationalité du cerveau humain. Les ordres parallèles s’engendrent les uns les autres. Les humains en sont les acteurs et les jouets. Sans fin.

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