L’homo sapiens sapiens possède un cerveau qui lui permet de savoir qu’il sait.

Cette propriété de réflexivité existe dans bien des domaines. En mathématique il s’agit de la relation d’un élément d’un ensemble relié à lui-même, par exemple a=a, ou a≥a ; mais ≠ n’est pas une relation réflexive car a≠a (a différent de a) n’est pas possible. En informatique les programmes qui s’examinent, s’appellent ou se produisent eux-mêmes sont dits réflexifs. Il est probable que embryogenèse les métabolismes et l’évolution des espèces vivantes fonctionnent selon des programmes réflexifs.

En socio-anthropologie, la réflexivité consiste à introduire celui qui étudie un phénomène dans l’étude elle-même. Il s’agit aussi de l’étude des relations circulaires entre les causes et les effets qui interviennent dans les domaines sociaux, culturels, économiques ou politiques.

Les phénomènes de la mécanique quantique où l’observation modifie le comportement de particules intriquées relève également de cette réflexivité.

Le langage humain est réflexif, il sait se dire lui-même.

Des images peuvent être réflexives comme certains dessins de Escher. Celui-ci indique plusieurs niveaux de réflexivité, que l’on peut nommer méta-niveaux. L’examen des méta-niveaux allant du dessinateur aux mains du dessin représentant des mains qui se dessinent elles-mêmes indique que ces niveaux ne sont pas équivalents. Escher a réellement manié le crayon pour réaliser ce dessin contrairement aux mains du dessin. Il a représenté deux mains qui se dessinent mutuellement. Il ne me semble pas concevable de dessiner une main qui se dessine réellement elle-même, alors que par le langage on peut dire « une main qui se dessine elle-même ». Le langage humain et la pensée qui l’accompagne sont capables quant à eux d’imbriquer les méta-niveaux.

Dans la mise en abyme de miroirs qui se réfléchissent mutuellement jusqu’à l’infini ou des images fractales qui révèlent des structure dans les structures jusqu’à l’infiniment petit il y a toujours une rupture de la logique réflexive au stade de l’observateur. Par exemple la boîte de fromage de la « Vache qui rit » est une vraie boîte et non plus une image. Il existe nécessairement un monde en dehors du dessin sur le couvercle de la boîte. Par la pensée on peut imaginer un être perdu dans l’abyme des dessins des boucles d’oreilles de la vache qui rit. Il n’aurait aucun sens pour percevoir la réalité extérieure au couvercle de la boîte. Le sens de la transcendance pourrait peut-être permettre à cet être enfermé de sortir de l’abyme des pendentifs de la vache qui rit.

La condition humaine serait ainsi prisonnière de sa condition animale si elle ne possédait le langage qui lui permet de concevoir et d’explorer des concepts et des méta-concepts.

Un certain nombre de concepts se prêtent à la réflexivité et structurent le système cognitif humain individuel et collectif.

Donnons quelques exemples.

La mémoire est accompagnée d’une méta-mémoire qui pense la mémoire. Nous mémorisons mieux lorsque nous pensons à mémoriser. Notre mémoire fonctionne grâce aux interactions des souvenirs. Tous les souvenirs s’appellent les uns les autres de manière dynamique.

La volonté implique la volonté de vouloir. Cette méta-volonté est le gage du libre arbitre qui constitue la base de l’hominisation. Le libre-arbitre à son tour par réflexivité détermine la volonté et les choix. Le libre-arbitre n’est pas total. Chaque être doit l’appliquer selon les circonstances dans un champ de contraintes physiques et culturelles.

Le doute constitue le regard de la pensée sur elle-même et les informations qu’elle reçoit. Il est le principal moteur de l’évolution de la civilisation.

Toutes les réalisations humaines, les machines, les organisations sociales, les entreprises sont issues de la mise en jeu et de la complémentarité de plusieurs méta-niveaux. Au-delà des raisons d’être de telles réalisations, émerge, pour les besoins de la cause, une multitude d’instances collatérales interagissant elles-mêmes dans la complexité, par exemple financières, administratives, de marché, de pouvoir, etc. Ces instances collatérales peuvent finir par constituer des fins en soi. Elles sont certes indispensables et des sources d’emplois, mais elles peuvent souvent absorber en vain l’énergie d’un système.

Dans l’écheveau de la complexité des organisations ou des comportements humains, il est difficile de déterminer ceux qui sont réellement utiles, superflus ou nuisibles. Il est même difficile ce savoir ce que sont l’utile, le superflu ou le nuisible.

La capacité de réflexivité de l’esprit humain introduit les antagonismes entre les différentes raisons et sentiments à l’intérieur du même être comme entre les êtres eux-mêmes. Juger nos jugements les enrichit, mais nous met souvent devant de douloureux dilemmes.

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