Le 25 août 2012 je me suis rendu à la commémoration des 70 ans du décret inique d’incorporation de force des jeunes « Malgré-nous » alsaciens et mosellans dans l’armée allemande. C’est en mémoire de notre père Robert décédé en 2005, que j’ai assisté à cette grand’messe patriotique célébrée par le sabre, le goupillon et les autorités civiles. Enfant, j’ai servi la messe d’inauguration de ce monument d’Obernai vers 1956. Cette histoire est connue et appartient à la mémoire identitaire qui soude cette région. Sans apparemment s’être coordonnés un minimum pour éviter les répétitions, les orateurs se sont relayés pendant une heure et demi répétant la même histoire officielle, alliant la factuel, l’émotionnel, le consensuel et se passant la pommade. Les jours précédents, la presse régionale (DNA et l’Alsace) avait annoncé la cérémonie en déplorant que le Gouvernement (socialiste !) n’envisageât pas d’envoyer de représentant. Donc un secrétaire d’Etat aux anciens combattants fut diligenté au dernier moment. Il se fendit d’un discours peut-être concocté par un attaché ministériel la nuit précédente à partir de Wikipédia. De type basané et avec l’accent du Sud (horresco referens ;o)), il fut le seul à évoquer les Africains de l’Empire colonial français à avoir participé à la libération de l’Alsace en 1944-45. Le mauvais esprit, que je suis, s’est demandé si ceux-ci n’étaient pas aussi des Malgré-eux enrôlés de force dans l’armée française. Un ami me raconte qu’en 1944 les soldats libérateurs des colonies n’avaient pas le droit d’être accueillis chez l’habitant, contrairement aux soldats français de souche. En janvier 1945, ils bivouaquaient dans les rues du village. L’un d’eux avait été ému aux larmes lorsque sa tante lui avait lavé et repassé la chemise qu’il portait depuis plusieurs semaines.

Malgré parfois l’obscénité de la réappropriation de la souffrance des Malgré-nous, et d’autres victimes de drames, par des institutions, des médaillés, des porte-drapeaux et d’autres « moi-je-personnellement », il faut que les rites s’accomplissent et que la messe soit dite.

Il est intéressant de noter les absents, les absences, les non-dits, les demi-vérités, voire les mensonges. Pour l’histoire officielle, il faut des vérités simples : les Nazis sont les méchants, les Alsaciens sont les victimes innocentes, et  c’est le régime de Vichy qui a abandonné l’Alsace. Des 130.000 Malgré-nous, 42.000 sont morts ou disparus essentiellement sur le front de l’Est et dans les camps soviétiques comme prisonniers allemands. Rien n’a été dit sur la responsabilité du gouvernement français et de ses communistes de l’après guerre concernant le maintien des prisonniers alsaciens pendant de longs mois voire des années en URSS, parce qu’il ne fallait pas froisser les camarades. Le dernier est revenu de Russie en 1955 ! Ils avaient vingt ans, presque encore des enfants, quand la folie de l’Histoire les a entrainés dans la tourmente. Dans les plaines de l’Ukraine, on les a aussi fait participer, parfois comme bourreaux, à des crimes contre l’humanité ineffaçables dans leur âme. L’histoire rapportée par les discours officiels ne retient pas les destins individuels souvent tragiques de ceux qui sont revenus pesant 35 kilos, trainant des traumatismes physiques et psychiques le restant de leur vie. Les drames individuels et familiaux de la folie, du désespoir, de la peur, des suicides, de la brutalisation, de l’ensauvagement des rapports humains, des violences ou de l’alcoolisme qui se sont perpétués pendant des décennies ne sont simplement pas attribuables à cette histoire. La science reconnaît aujourd’hui pour les souris de laboratoire que le stress social peut retentir sur le comportement des descendants sous forme d’anxiété accrue, de « timidité sociale », de repli sur soi. Nous pourrions nous interroger, si par hasard les stress de ces histoires ne se seraient pas transmis de manière épigénétique ou culturelle sur les enfants et les petits-enfants. Nombreux sont toutefois les rescapés qui ont pu réaliser leurs psychothérapies à travers les cérémonies de commémoration, de remises de médailles, en se laissant convaincre par le narratif officiel que leur drame personnel était héroïque. D’autres sont restés dans le mutisme face à leur mémoire loin des cérémonies, mutisme malheureusement souvent aussi vis-à-vis de leurs familles incompréhensives.

Le sort des Malgré-nous alsaciens n’est certainement pas unique dans la seconde guerre mondiale. Presque tous les soldats du monde sont obligés de se battre pour des causes qui ne sont pas vraiment les leurs en définitive. La logique de guerre traite les humains à la louche comme des pions, qu’ils soient soldats, prisonniers ou civils. Certains en sortent plus humains d’autres plus déshumanisés.

Les commémorations cocardières, – les Allemands n’étaient pas présent ce 25 août 2012 -, avec leur dits et non-dits, ont probablement un peu contribué à éviter la guerre à notre génération. Les commémorations de la boucherie de 1914-18 n’ont toutefois pas empêché celle de 1939-45.

Selon Churchill, De Gaulle a eu le mérite de refonder la cohésion nationale française en convaincant tous les acteurs du drame d’avoir été des résistants.

Nous, Européens nés après la guerre, devons de n’être devenus ni communistes ni nazis avant tout aux dizaines de millions de morts russes, allemands et des autres pays de la seconde guerre mondiale. Notre relatif bien-être d’aujourd’hui plonge ses racines dans l’horreur mystique et mystifiée de l’Histoire. Notre devoir est d’essayer d’arrêter la malédiction.

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