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Paganisme

L’article de Wikipédia sur le paganisme résume la longue histoire des combats entre les croyances religieuses en vue d’asseoir leurs rôles et pouvoirs respectifs sur les sociétés et sur les individus.

Les fondements du sacré

Les rapports des humains avec un monde invisible remontent à la nuit des temps, comme l’attestent les peintures rupestres ainsi que les traces de rites funéraires remontant à quelque quarante mille ans. Le phénomène est probablement dû au fonctionnement du système cognitif humain qui sait qu’il sait, il sait qu’il pense, il sait penser ce que l’autre pense. Cet algorithme réflexif de la pensée l’entraine dans l’abyme des interrogations sur le fonctionnement et le sens du monde dans lequel il vit. Toute explication du monde soulève de nouvelles questions, dont les réponses en soulèvent de nouvelles. Or ce système cognitif a besoin de références stables et de rationalité cohérente. Les sociétés, elles aussi, ont besoin de stabilité et d’organisations légitimées autant par la force que par la croyance. La construction de mondes invisibles relevant du sacré plus ou moins rationnels et intangibles contribue ainsi à la stabilité des individus et des sociétés.

Les grandes religions ont conquis leurs places dans les sociétés en monopolisant et en canalisant le besoin de sacré chez les humains. Les dieux sont des inventions de ce système cognitif pour construire de la cohérence lorsque ses interrogations l’amènent aux confins de ses capacités de raisonnement. Ils sont également nécessaires pour construire de la cohérence sociale qui a besoin de symboles. On pourrait dire que les dieux, tels que représentés par les religions, sont des artéfacts contribuant à la construction de sens pour les individus et à l’unification des sociétés.

Les avatars du sacré

Le chamanisme, qui est la forme la plus ancienne des pratiques religieuses, stipule l’existence d’un monde des esprits et des âmes des ancêtres. Le chaman assure le lien entre le groupe ou l’individu et le surnaturel à travers un ensemble de rites codifiés. Pour l’animisme, toute la nature est peuplée d’esprits. La différence entre chamanisme et de l’animisme est que ce dernier ne cherche pas nécessairement à communiquer avec les esprits du monde. Le shintoïsme japonais comporte des éléments animistes et polythéistes.

J’ai été frappé, un jour au Japon, de voir une statuette de déité animiste dans une salle de commande de centrale électrique, milieu hypertechnique s’il en est. De la même manière j’ai rencontré, en Russie tout de suite après la chute du communisme, une sorte de chaman, employé par l’institution, chargé de chasser les mauvais esprits des employés d’une centrale nucléaire. A Pripriat, la ville fantôme évacuée après l’accident de Tchernobyl en 1986, j’ai vu  en la visitant vers 1996, l’enseigne du restaurant « le Prométhée » déglinguée dans l’avenue pointant vers le réacteur sinistré. Il se peut que le nucléaire soit un feu qu’il ne faudrait pas dérober aux dieux. Il est curieux également de noter que les sociétés où l’animisme est le plus présent, comme le Japon, Haïti, l’Afrique sont assez souvent victimes de catastrophes naturelles. Quelle est la cause, quel est l’effet ?

Les religions polythéistes ont été et sont encore très nombreuses. Elles organisent le monde des dieux selon les grandes  fonctionnalités des sociétés humaines en se basant sur des récits mythiques. On les rencontre chez les Romains, les Grecs, les Celtes, les Germains, les Slaves, les Chinois, les Perses. Le polythéisme est présent dans les civilisations précolombiennes, dans le shintoïsme, l’hindouisme et dans les religions pré-islamiques.

Les religions monothéistes, dont les racines remontent aux anciennes Mésopotamie et Egypte, ont repris les récits, les rites et les symboles qui fonctionnaient bien dans les religions anciennes tout en diabolisant celles-ci par la suite et s’attribuant l’exclusivité des mythes transformés en dogmes. Le christianisme a érigé en dogme le concept de la Trinité des trois dieux en un : le Père le Fils, le Saint-Esprit. Il s’agit des trois aspects fondamentaux constitutifs du cosmos : le Père, c’est l’amour, le Fils l’incarnation, le Saint-Esprit la raison.

Des syncrétismes mélangeant les influences entre différentes religions ont toujours existé. Le Vaudou haïtien est un exemple de syncrétisme entre l’animisme et le monothéisme.

Les grandes religions en tant qu’institutions sont globalement en recul dans les sociétés contemporaines avec toutefois des renforcements  locaux de leur influence. On assiste aussi à une prolifération des sectes et des sciences parallèles, comme succédanées aux pratiques religieuses. Les psychothérapies remplacent les recours aux religions. Le bouddhisme fait de plus en plus d’adeptes auprès des Occidentaux. On observe dans nos sociétés un certain retour aux croyances et aux pratiques païennes, si tant est qu’elles n’aient jamais disparu. Dans les Etats laïcs, la séparation du religieux et du profane n’est jamais totale, même si les rapports ont souvent été conflictuels. Les régimes politiques qui ont voulu éradiquer le sacré religieux, en ont inventé d’autres. Les pratiques magiques ont cours dans toutes les sociétés. De nombreux groupes en dissidence avec les grandes religions officielles, recherchent ou inventent les rites ancestraux des druides, des chamanes amérindiens ou sibériens, des dieux de l’Olympe, de la franc-maçonnerie, etc. Une partie de la jeunesse réinvente des rites païens, sans en avoir nécessairement une connaissance historique : concerts de hard rock (ou autre), rassemblements nocturnes, tatouages, punk, etc.

La technologie moderne, sans vraiment s’en rendre compte, a inventé des moyens techniques permettant de conférer une objectivité à des gestes magiques ancestraux. La médecine moderne est devenue plus sûr que la traditionnelle. Il suffit d’appuyer sur un bouton pour avoir la lumière, pour déclencher une machine ou le chauffage, pour contacter l’autre bout du monde, pour voir ce qui est caché.

Les régulations par le sacré

Toutes ces formes de religiosités ont contribué à réguler les sociétés humaines à tous les niveaux d’organisation ainsi que les individus pendant des millénaires.

Les grandes religions monothéistes ou polythéistes se sont montrées particulièrement efficaces dans l’organisation des sociétés, notamment urbaines, sur la base de hiérarchies légitimées par le divin. Elles ont réussi à s’imposer dans le temps et sur de très larges territoires grâce à leur alliance avec les forces militaires ainsi que par la complexification et la rationalisation apparente de leurs doctrines codifiées dans des livres. Saint Augustin ou Saint Thomas d’Aquin faisaient de la foi religieuse une question de raison. Elles ont su canaliser les rapports magiques entre le monde matériel et celui des esprits. Les sociétés qu’elles ont conditionnées se sont montrées particulièrement créatrices dans les domaines des arts, des sciences et des techniques. Dieu doit beaucoup à Jean-Sébastien Bach, dit-on. Les cathédrales ont structuré l’espace européen au Moyen-âge.

L’évolution des religions dans le temps pourrait fonctionner selon les principes darwiniens appliqués aux espèces vivantes : mutations et sélections naturelles.

Les religions participent à la régulation des comportements des individus ainsi qu’à leur quête de sens de leur vie. Elles apportent consolation à la souffrance qui est le lot de toute vie.

Ces religions monothéistes au Dieu mâle et patriarcal sont aujourd’hui sérieusement menacées dans leur rôle régulateur. Les raisons en sont multiples : sociétés urbaines, développement de l’éducation, diffusion de la culture, bien-être matériel, efficacité du pouvoir civil, évolution des mentalités. Le niveau d’éducation actuel dans les sociétés modernes, basé sur le rationalisme, rendent peu crédibles les récits mythiques ou certains rites lorsqu’ils continuent à être érigés en dogmes dictés par une soi-disant volonté divine. Le développement des technologies depuis le 18è siècle, aux dépends de la nature, a progressivement libéré une part de plus en plus importante de la population, dont les femmes, des tâches physiques et des préoccupations de la survie au jour le jour. Probablement l’émancipation des femmes, moins asservies aux tâches ménagères ou agricoles et aux aléas de la maternité, est le facteur déterminant du recul des religions dans nos sociétés. Les fondamentalistes religieux et les vieux machismes ne s’y trompent pas en cherchant à brider les femmes par des traditions contraignantes ou par une idéalisation hypocrite.

Le contrôle social par celui de la sexualité des individus est de moins en moins accepté dans nos sociétés. Les lois laïques dans ce domaine semblent plus pertinentes et suffisantes pour contrôler les pulsions des individus. Ces lois contribuent à la régulation démographique et de la violence tout en respectant l’intimité des personnes.

Les rites, qui ne sont que des métaphores, finissent toujours par constituer des vérités en soi. Les religions, comme toutes les institutions humaines, ont tendance à s’enfermer dans des systèmes de pensée auto-référents plus attachés à la lettre qu’à l’esprit. Elles peuvent dépenser l’essentiel de leur énergie à leur fonctionnement propre, pouvant les conduire au déni de la réalité de l’évolution des sociétés environnantes.

Les paganismes, tout comme les religions officielles, n’échappent pas à la prédominance des rites sur la quête spirituelle.

Le cœur du sacré

Le cœur, l’empathie, la fraternité, la solidarité, l’unité du groupe sont les vertus cardinales sacralisées dans la plupart des religions. Il peut s’agir d’un fonds de commerce des pouvoirs religieux. Mais toute société, même laïque, est cimentée par ces vertus. Des relations purement de force ou contractuelles ne permettraient probablement pas la pérennité des sociétés. L’équilibre mental des individus a besoin d’autant de raison que de cœur.

L’incarnation du sacré

Le monde des esprits sacrés s’incarne dans des personnages, des prophètes, leur paroles, des écrits, des récits mythiques, des rites, des chants, des danses, des architectures, des lieux. Sans ces concrétisations d’origines humaines, le sacré et le monde des esprits n’existeraient pas, du moins dans la conscience humaine. Les rites sacrés se mettent souvent en concordance avec les cycles et les éléments dans la nature. Les grandes religions gardent de nombreux éléments  des rites chamaniques et animistes. Les anges et les saints sont des avatars des esprits. Les fêtes liturgiques sont calées sur les cycles des saisons ou des journées. L’eau, le vin, le pain, le feu, la terre sont associés aux sacrements qui scellent l’alliance  entre la personne et le monde des esprits..

La complexité du sacré

Les rites individuels ou collectifs sont censés donner accès aux dimensions spirituelles du cosmos. Il n’est pas évident que certains soient plus efficaces que d’autre dans ce domaine. Associés à une société donnée, ils sont plus ou moins acceptables hors de celle-ci. Beaucoup de rites perdent leur sens en changeant de société et leur maintien à tout prix conduit aux problèmes d’intégration et de bien-être psychologique chez les populations migrantes notamment.

Les rites, les dogmes, les récits sacrés, les croyances aux esprits sont considérés par les croyants comme des volontés divines, par les agnostiques comme des artéfacts utiles au fonctionnement des individus et des sociétés. Les incroyants y voient des impostures et des manipulations au service de puissants. La vérité est probablement un mélange des trois points de vue. Le sacré est un fait anthropologique. Il existe à côté du monde matériel, un monde l’esprit, dont notre conscience est un des aspects évidents, un monde dont nous ne connaissons pas toute l’étendue ni toutes les caractéristiques. A défaut de le comprendre totalement avec notre conscience immédiate, nous avons recours à des métaphores, des rites religieux ou des théories scientifiques et de l’art. Le sacré a une fonction civilisatrice. Mais comme toute œuvre humaine, il est confronté au mal. Le sacré, comme la science, ou l’art, donne lieu à des théories farfelues. Il est aussi instrumentalisé par les pouvoirs politiques ou domestiques. Il légitime parfois l’horreur et la violence.

La transcendance

On pourrait considérer que le monde de l’esprit s’arrête à notre conscience humaine capable de raisonnement, de libre-arbitre, de volonté, de modélisation scientifique de la nature et de création technique et artistique. Or la nature, et notamment le vivant, relève de mécanismes intelligents qui échappent à la conscience humaine et qui ont fonctionné avant même l’apparition de l’homme sur terre. Comme évoqué dans de précédents textes, ces intelligences se déploient à tous les niveaux d’organisation de la matière, des particules élémentaires au cosmos. Les échelles de temps vont de la fraction de seconde aux milliards d’années. La complexité va de la matière inerte au vivant. Notre conscience du monde est face à des infinis, effrayants, selon Pascal. Notre conscience est un grain de sable dans le désert balayé par le vent, sous le regard du lointain cosmos.

Notre conscience, née au cœur de ce grain de sable, n’a pas de juste représentation de toutes les consciences en œuvre dans l’univers. Les dieux représentés par les religions ne sont probablement pas les créateurs du monde, mais plus simplement les mécanismes intelligents permettant à ce monde de se créer. Dieu est le créateur des possibles dans les domaines de la matière et de l’esprit. Il est effectivement trinitaire en ce sens qu’il est empathie, matière et raison. Sa présence abolit les échelles de taille, d’espace, de temps et de complexité. Certains états de notre conscience générés par les prières et les rites collectifs peuvent nous rapprocher de son esprit et son empathie présents en toute chose.

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