storytellingA l’origine, le langage oral humain n’était, semble-t-il, pas nécessaire à la transmission des savoir-faire de cueillette, de chasse ou de fabrication et d’utilisation d’outils. Le langage des gestes était sans doute suffisant pour la mise en œuvre et la transmission de ces techniques. Le langage narratif, le storytelling, a servi avant tout à fonder l’identité des groupes en permettant de raconter des histoires sur les ancêtres, les héros, les esprits, les amis, les ennemis ou les dangers. Le langage invente le temps passé, présent et futur, il crée des champs sémantiques qui nomment et relient les objets, il exprime des liens de causalité entre les faits. Il exprime de la logique, des sentiments et des potentialités. Le langage est une réduction nécessaire de la réalité dans ses extensions temporelles, spatiales et dans sa complexité. Cette réduction permet de comprendre et d’agir sur cette réalité. L’origine du langage à des fins magiques, d’incantations accompagnées de musiques et de rythmes est également probable. L’origine des idéogrammes chinois est, parait-il, liée à la divination par le jet de baguettes de bois.
Mais au-delà de ces fonctionnalités, le langage humain est réflexif, il sait se dire lui-même ainsi que l’altérité, le symbolique. Il a la propriété de créer des infinités de mots, de concepts et de méta-concepts par des combinaisons de concepts créés antérieurement.
Le langage humain n’est pas uniquement construit à partir de mots. Tous les arts (musique, chant, danse, dessin, spiritualité) constituent des langages avec des syntaxes spécifiques. Toutes ces formes de langages racontent des histoires à leur façon. Elles interpellent la sensibilité ainsi que la raison à travers des codes changeants en fonction des époques et des lieux et des expériences personnelles.
Les langages mathématiques et scientifiques permettent de représenter certains aspects du réel et se comportent comme celui-ci à des échelles données de tailles du temps, de l’espace et de l’organisation des choses. Ils permettent l’émergence de technologies qui ne préexistent pas dans la nature, comme celles basées sur l’utilisation des métaux ou de l’électricité, par exemple. Aujourd’hui de nombreux objets mathématiques, concepts scientifiques n’ont pas ou pas encore d’applications techniques, voire de réalité autre que conceptuelle ; ils émergent de la computation de concepts antérieurs selon des logiques spécifiques. Ils se situent souvent à la pointe des connaissances d’un domaine relativement inabordable par les profanes.
L’informatique a ouvert un champ nouveau de langage. Pour le moment ce langage n’est pas capable d’élaborer des sentiments (à la rigueur il peut les nommer). Les technologies multiples issues de l’informatique confèrent aux langages préexistants l’accès à des dimensions nouvelles : mondialisation des cultures, stockage et exploitation massifs des données, simulation et analyse de phénomènes complexes, nouvelles formes artistiques.
Les algorithmes informatiques sont des objets en soi. Bien que de conception humaine, le comportement de certains n’est pas prédictible. Peut-être verra-t-on un jour des algorithmes simulant la conscience humaine et le libre-arbitre. Mais il se peut aussi que le substrat biologique tel que celui du cerveau soit indispensable pour que l’algorithme de la conscience puisse émerger.
Le transhumanisme est un courant de pensée actuel qui envisage une humanité entièrement sous le contrôle de robots, d’informatique et de la biotechnologie. Il stipule qu’ainsi l’homme serait à l’abri de l’irrationalité qui a engendré le meilleur et le pire. Il ouvre un débat intéressant qui pourrait au contraire montrer que l’irrationalité humaine est un moindre mal ou que la rationalité pure n’est jamais atteignable ni souhaitable pour le vivant.

Les relations entre les objets et les institutions humaines constituent également des langages en soi échappant parfois à la maitrise des humains comme par exemple les systèmes économiques, politiques ou sociaux. La structure de la vie moderne autour des objets techniques impose sa « grammaire » à l’individu producteur et consommateur.
Certaines caractéristiques sont communes à l’ensemble de ces langages humains. Ils s’appuient tous sur des « mots », éléments potentiellement en nombre infini, et des «grammaires » qui permettent l’émergence des sens de la combinaison des mots. Les « textes narratifs» sont tous incarnés dans des supports matériels. Le support détermine de manière spécifique ses « mots » et sa « grammaire ». Ils ouvrent sur l’infini des combinaisons et de la création de formes nouvelles. Ils ne représentent que partiellement certains aspects de la réalité. Ils créent de nouvelles réalités inédites dans la nature. Des ordres nouveaux émergent des mots et des grammaires caractérisés par des règles spécifiques. Ce sont les jargons, les styles, les manières, les modes de raisonnement de la poésie, de la littérature, de la science, de la spiritualité, etc.
Les algorithmes des ordinateurs sont constitués de suites d’instructions déterministes, que l’on pourrait caractériser comme une sorte de récit. Cependant certaines catégories d’algorithmes ne conduisent pas nécessairement à des résultats préétablis. Selon le cybernéticien Alan Turing, il n’existe pas de moyen pour dire à l’avance si un algorithme d’une certaine complexité va s’arrêter ou non. La vie et la conscience relèvent d’algorithmes dont on ne connait pas encore les types d’opérations élémentaires, à l’instar des opérateurs ET, OU, NON s’appliquant sur des bits 0 et 1 qui fondent l’ensemble de l’informatique actuelle. Il est possible que des ordinateurs quantiques fonctionnant avec des « qubits » possédant des valeurs intermédiaires entre 0 et 1 puissent générer un jour de nouveaux objets abstraits ressemblant à la vie ou à la conscience. Mais rien n’est moins sûr. Les algorithmes profonds de la conscience et de la vie s’exercent dans le monde de l’infiniment petit et peut-être même dans des dimensions hors de notre espace-temps. En tout cas hors de notre champ de perception.
La conscience humaine,- mais pourquoi elle uniquement ? – est capable d’entrevoir des mondes en dehors de ses champs de perception. Les instruments scientifiques, télescopes, microscopes, accélérateurs de particules, détecteurs variés, etc. sont des outils matériels qui élargissent la perception du réel. Le cerveau est en mesure d’inventer des outils abstraits d’exploration du réel ou supposé comme tel. Les objets mathématiques appartiennent-ils au monde réel ? Existent-ils en dehors de la conscience humaine ? L’homme est capable d’imaginer ce qui n’existe pas.
Les objets conceptuels existent parce que la conscience les fait exister et qu’on peut s’en servir pour représenter, raconter et organiser le monde. Il en est probablement ainsi de l’ensemble des concepts élaborés par la conscience humaine au cours des âges. Certains concepts, qui sont de purs artéfacts, permettent aux sociétés humaines de fonctionner : les dieux, l’argent, les lois, les nombres (dont notamment le zéro), les valeurs morales, les codes, les traditions. Ils structurent la pensée, les relations sociales, ils s‘incarnent dans des monuments, des villes, des institutions, dans des récits, des théories. Ils ne pourraient perdurer sans des récits se transmettant de génération en génération à l’intérieur des sociétés humaines. Ils sont constitutifs des identités des individus et des groupes. Ces artefacts fonctionnent dans un cadre spatio-temporel et de complexité donnés.
Certains artéfacts fonctionnent, d’autres pas, d’autres plus ou moins bien, plus ou moins longtemps. Les champs des possibles et du souhaitable sont essentiellement incertains, mouvants, pluriels selon les contextes historiques ou locaux. C’est à cause de ces caractères d’incomplétude que l’évolution du vivant et des sociétés est possible.
Tout système est issu de l’exploration des champs du possible et du souhaitable. Les combinaisons d’éléments ou de concepts sont infinies, mais elles ne sont pas toutes possibles et toutes les combinaisons possibles ne sont pas souhaitables. Tous les niveaux d’organisation de la matière ou de la pensée, génèrent ou sont générés par des ordres supérieurs qui autorisent leur viabilité. De fait les différents ordres de taille, de temps d’organisation sont imbriqués. On ne sait toujours pas ce que est premier de l’œuf ou de la poule. L’intrication des niveaux d’organisation fait partie des propriétés des algorithmes du vivant et peut-être de la matière à toutes les échelles de tailles, de temps et de complexité.
L’artéfact religieux structure les sociétés depuis la nuit des temps avec beaucoup d’heurs et de malheurs. L’heur est qu’il répond au besoin de sens de l’esprit humain face au vertige de l’infini. Il crée les liens entre l’individu sa communauté et la transcendance. L’évolution a inscrit dans le cerveau humain le besoin de transcendance auquel répondent les religions. Le malheur est que celles-ci désignent aussi l’impie et l’ennemi afin d’assurer leur propre identité. Depuis la nuit des temps des êtres humains, encore dans le ventre de leur mère, ont été destinés à tuer et à être tués par un ennemi au nom de leur identité groupe d’appartenance tribale ou religieuse. Les récits identitaires, nationaux ou religieux, sont toujours instrumentalisés par des « marchands du temple ».
Les rites et dogmes religieux subissent au cours des âges des processus de mutation-sélection à l’instar des espèces vivantes. Les mythes et dogmes sont les artéfacts qui ont survécu à ces processus. Les grandes religions actuelles ont repris bien des aspects des rites chamaniques en les codifiant, en les pacifiant, en les humanisant par une symbolisation croissante. Les sacrifices humains ont été remplacés par ceux d’animaux puis par de simples rituels gestuels. Le football joue sans doute aujourd’hui ce rôle de symbolisation des luttes tribales en évitant la mise à mort d’ennemis.
Le problème avec beaucoup de structures et d’institutions est que les récits fondateurs se transforment en fondamentalismes. Les algorithmes de fonctionnement des systèmes ont tendance à se complexifier et à absorber de plus en plus d’énergie pour leur propre usage. Ils finissent par épuiser les ressources et par ne plus être capables de s’adapter à l’environnement changeant. Il en est ainsi des grands systèmes religieux, politiques ou économiques.
La démocratie est aussi un récit, un algorithme à inventer sans cesse afin que chaque vie sur terre trouve un sens. Dans l’idéal, elle implique l’adhésion libre à des identités individuelles et collectives sans nécessiter d’ennemi pour fonder ces identités. Les récits structurant les algorithmes des psychés individuelles et collectives se trouvent à faire face aux modes nouveaux de circulations massives des informations, de la culture et à l’estompement des frontières. Il faudrait penser le monde en termes de récits et d’algorithmes.

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